Croisades
Même si le terme de « croisade » n’apparaît dans les langues vernaculaires européennes qu’entre les xiiie et xive siècles, la première croisade est lancée en 1095 par le pape Urbain II lors du concile de Clermont : il s’agit d’une expédition guerrière à dimension pénitentielle, préparée et sacralisée par la papauté romaine. Elle est elle-même le fruit d’une lente maturation, en Occident, du concept de « guerre sainte », une construction intellectuelle et théologique qui a pris plusieurs décennies pour devenir pleinement fonctionnelle – encore faut-il préciser que l’idée d’une violence sacrée, qui assure le salut à celui qui la commet, ne fait jamais consensus dans la chrétienté médiévale et que les critiques contre la croisade restent toujours très vives. La première croisade aboutit à la prise de Jérusalem, en 1099, et à la fondation des États latins d’Orient. C’est pour défendre ces structures politiques que les croisades ultérieures sont successivement lancées.
Au tournant du xiiie siècle, la papauté commence à utiliser le concept de croisade au sein de la chrétienté latine : ce sont les croisades contre les Albigeois, ou les croisades contre les Slaves, les Polonais et les Russes, menées notamment par les Chevaliers teutoniques. Par la suite, la croisade devient une arme politique que la papauté brandit sans hésitation face à ses ennemis, ce qui participe de la dilution du concept et, in fine, de son affaiblissement, de même que les échecs répétés face à l’Empire ottoman. Reste que, contrairement à ce que l’on dit souvent, « les croisades » ne s’achèvent pas en 1291 avec la chute de Saint-Jean-d’Acre. La papauté continue en effet à proclamer des bulles de croisade pendant des siècles ; l’ordre des Hospitaliers reste, au moins théoriquement, un ordre militaire jusqu’à la conquête de Malte par Napoléon en 1798, et surtout, l’esprit de croisade influence profondément un certain nombre de guerres coloniales. Lorsque l’armée française combat au Canada en 1665-1666, les Jésuites qualifient ainsi les Iroquois de « Petits Turcs » et rappellent qu’il s’agit d’une guerre sainte : on est pourtant bien loin des sables de Palestine, et nul lieu saint n’aimante alors l’esprit de conquête.
Mythiques croisades
La croisade, en réalité, est d’ores et déjà un mythe à l’époque médiévale. Romans, chansons, chansons de geste s’emparent très vite du thème et racontent, de manière plus ou moins fantasmée, les expéditions des preux Latins en Orient, afin de délivrer le tombeau du Christ, de protéger les Lieux saints, de terrasser les féroces Turcs. Au xive siècle, Godefroy de Bouillon, l’un des chefs de la première croisade et le premier souverain du royaume de Jérusalem, devient l’un des « neuf preux » dans le poème de Jacques de Longuyon, placé dans un panthéon de héros immortels, aux côtés de César, du roi Arthur ou encore de Charlemagne. Saladin, le sultan ayyoubide qui reprend Jérusalem en 1187, devient même un héros littéraire en Occident, dans une dynamique d’appropriation culturelle qui transforme l’ennemi victorieux en chrétien. Les exploits des croisés décorent les murs de demeures nobles ou de commanderies templières, comme à Cressac, tandis que les familles aristocratiques de l’Europe s’enorgueillissent de compter un croisé parmi leurs ancêtres, quitte à tricher un peu sur l’arbre généalogique. Aux xve et xvie siècles se multiplient les « projets de croisade » offerts aux grands princes de la chrétienté, projets plus ou moins fantaisistes, plus ou moins bien documentés, qui tous rêvent d’une reconquête de Jérusalem, qu’il s’agisse de passer par Tunis, par l’Égypte, par Constantinople… et même par une nouvelle route des Indes ouverte à l’ouest par des marchands-explorateurs persuadés de pouvoir ainsi convertir le Grand Khan d’Asie au christianisme. Au fil des siècles, l’idéal de la croisade s’est transformé, mais il n’a jamais cessé de se diffuser et d’irriguer en profondeur les comportements et les mentalités, tant sur le plan individuel que collectif. Comme l’a bien montré Alphonse Dupront, s’est forgé peu à peu un véritable « mythe de croisade », qui n’est pas un simple souvenir nostalgique des croisades, mais bel et bien une histoire vivante, faite de réappropriations et de réinventions permanentes, parfois contradictoires.
Ainsi, les penseurs des Lumières, comme David Hume ou Voltaire, s’opposent à la vision glorieuse des croisades pour y dénoncer plutôt la forme la plus pure de l’obscurantisme médiéval : dans les croisades s’unissent la violence, la haine de l’autre, la domination d’un christianisme agressif. Au contraire, le « mythe de croisade » se cristallise parfois à travers un personnage, comme Chateaubriand, fier d’avoir été adoubé, dans le Saint-Sépulcre, par l’épée même de Godefroy de Bouillon ; à travers un roman, comme Ivanhoé de Walter Scott (1819) ; ou encore à travers un lieu, comme la salle des Croisades du château de Versailles, réalisée à l’instigation de Louis-Philippe pour glorifier en peinture la monarchie catholique française. Ces grands tableaux expressifs et romantiques, sans cesse repris par la suite dans des vignettes éducatives ou des couvertures de livres, modèlent en profondeur l’imagerie collective de la croisade. Quelques années après Louis-Philippe, la croisade est à nouveau convoquée dans le double contexte de la colonisation française de l’Algérie et de la fin de la Restauration : Charles de Montalembert, député catholique, oppose ainsi dans une véhémente diatribe les « fils des croisés », qui ont fait la France, aux « fils de Voltaire » qui veulent la défaire. À la fin du xixe siècle, les Assomptionnistes organisent de grands pèlerinages en Terre sainte, intitulés « croisades pacifiques », afin de soutenir le pape et plus généralement de réaffirmer la place cruciale de la religion catholique dans une France qui marche vers la laïcité. Alors que les puissances européennes s’investissent de plus en plus au Proche-Orient, la récupération du legs symbolique des croisades devient un enjeu politique et géopolitique de premier plan : vers 1860, le consul britannique James Finn, en poste en Turquie, vitupère contre son homologue français qui réclame la première place au prétexte que Pierre l’Ermite, Urbain II, Godefroy de Bouillon et Saint Louis étaient tous des Français… Et c’est encore la croisade qui plane à l’arrière-plan de l’occupation française du Liban après la Première Guerre mondiale puisque le général Gouraud est censé avoir déclaré devant la tombe de Saladin à Damas : « nous voilà de retour, monsieur le sultan ! » Dans les années 1930, de grands historiens et archéologues français, comme René Grousset ou Paul Deschamps, travaillent sur les États latins d’Orient en faisant souvent des parallèles explicites avec la colonisation contemporaine.
Des croisades partout
Encore ne s’agit-il là que de quelques éléments tirés de la seule histoire française : il y a également une récupération des croisades au Royaume-Uni, en Espagne, en Italie, en Allemagne, et même aux États-Unis. En mai 1916, le Premier ministre britannique Lloyd George évoque la guerre qui fait rage en parlant d’une « grande croisade », un thème très utilisé alors par les prêtres anglais et qu’on retrouve dans des cartes postales ou des unes de presse faisant le parallèle entre les combattants dans les tranchées et les croisés. La notion de croisade n’est alors pas mobilisée contre des musulmans, mais contre les adversaires européens : durant la Seconde Guerre mondiale, les Alliés utilisent le vocabulaire et les images associées à la croisade contre l’Axe… tandis que l’Axe fait de même contre l’URSS. En 1948, le général étatsunien Eisenhower publie ses mémoires de la Seconde Guerre mondiale, intitulés Crusade in Europe, et souligne que la guerre était bien pour lui « une croisade au sens traditionnel du terme ».
On trouve la croisade chez des romanciers et des poètes, chez des peintres et des architectes ; on la reconnaît dans des statues, on l’entend dans des opéras, on la voit dans des spectacles de théâtre. Elle occupe depuis toujours une place importante dans les programmes scolaires du secondaire, constituant l’une des grandes étapes de l’histoire enseignée et, de ce fait, l’un des éléments majeurs des romans nationaux des pays européens. La mémoire des croisades varie évidemment beaucoup d’un moment à l’autre, d’un pays à l’autre. Henry Kissinger, en 1974, s’étonne ainsi quand le président syrien Hafez el-Assad lui présente une grande tapisserie de « la victoire de Hattin » : le diplomate étatsunien ne connaît évidemment la bataille que comme « la défaite de Hattin »… Mais, malgré cette naïveté teintée d’occidentalocentrisme, Kissinger comprend très bien que le fait que le président syrien l’a installé en face de cette tapisserie, représentant une défaite des Occidentaux contre des Orientaux, ne doit évidemment rien au hasard : la mémoire de la croisade est instrumentalisée à des fins politiques par un dirigeant arabe désireux de rappeler aux États-Unis qu’il est un allié et non une colonie.
Le concept de croisade se resémantise à partir des années 1980 pour désigner surtout un affrontement entre chrétiens et musulmans. Bientôt le concept de « choc des civilisations », forgé par Samuel Huntington dans les années 1990, vient renforcer cette idée, qu’on trouve significativement dans la bouche de George W. Bush après le 11 septembre 2001. Depuis cette époque, on assiste à une réappropriation lente, mais continue de l’imaginaire lié à la croisade par l’extrême droite, tant en France qu’aux États-Unis. En 2017, des suprématistes blancs défilent ainsi à Charlottesville, derrière des runes vikings et des croix de Jérusalem. En France, on voit la présidente du Rassemblement national délaisser l’image de Jeanne d’Arc, peu commode à une époque où l’antagonisme franco-anglais semble définitivement derrière nous, et s’afficher lors de fêtes médiévales aux côtés de reconstituteurs déguisés en Templiers. Et l’on pourrait convoquer des exemples encore plus sombres et tragiques, avec les attentats commis par Anders Breivik en Norvège en 2011 ou par Brenton Tarrant en 2019 : les deux hommes utilisent explicitement des termes et des symboles venus de la croisade, affichés sur leurs armes ou convoqués dans leurs manifestes.
On comprend mieux, dès lors, pourquoi les croisades, si présentes dans l’imaginaire collectif quand on évoque le Moyen Âge, sont finalement assez rares dans la fiction, en particulier à l’écran. Le Saladin de Youssef Chahine (1963), le Kingdom of Heaven de Ridley Scott (2005), font figure d’exceptions et il n’est pas étonnant que des oeuvres imprégnées d’un imaginaire médiévaliste préfèrent généralement éviter le terme et les images associées à la croisade. Après les attentats de Christchurch, un vif débat agite ainsi la Nouvelle-Zélande car l’équipe locale de rugby s’appelle précisément les « Crusaders » : faut-il conserver ce nom, lui-même empreint d’une histoire, ou le changer au moment où le même terme a servi à revendiquer le meurtre de dizaines de concitoyens ? Le débat, pas encore tranché à ce jour, souligne la vivacité des questionnements politiques et historiques qui entourent la mémoire de la croisade.
Le manichéisme de ces instrumentalisations politico-idéologiques contraste avec la vivacité historiographique du champ : après des débats sur la nature profonde des croisades, marqués notamment par les travaux de Jonathan Riley-Smith, Marcus Bull ou Jean Flori, on assiste depuis une quinzaine d’années à une diversification des crusade studies. Historiens et historiennes du monde entier travaillent sur les transferts culturels qui ont eu lieu en Orient latin, sur la littérature de croisade, sur les relations entre croisés et Byzantins, sur le complexe paysage religieux de l’Orient médiéval, etc. Beaucoup se penchent également sur l’étude approfondie des diverses récupérations de la croisade : mieux comprendre l’imbrication de ces divers médiévalismes semble plus essentiel que jamais pour lutter contre des usages politiquement orientés des croisades.
Bibliographie
Demurger, Alain, Croisades et Croisés au Moyen Âge, Paris, Champs Flammarion, 2006.
Dupront, Alphonse, Le Mythe de croisade, Paris, Gallimard, 1997.
Horswell, Mike (dir.), Engaging the Crusades. The Memory and Legacy of the Crusades, New York, Routledge, 4 tomes depuis 2018.
Throop, Susanna A., The Crusades: An Epitome, Leeds, Kismet Press, 2019.
Voir aussi : Orientalisme, Saint Louis, Saladin, Templiers