Clovis
Alors que la documentation sur le règne de Clovis (vers 481-511) est des plus minces, ce roi des Francs a fait l’objet d’une importante exploitation mémorielle. Dans les années 590, le chroniqueur Grégoire de Tours commence à consigner une série d’anecdotes appelées à une longue postérité : le vase de Soissons, une bataille dramatique contre les Alamans où Clovis aurait promis de se convertir, le baptême administré par saint Rémi, une victoire miraculeuse contre les Wisigoths d’Aquitaine… Ces historiettes, d’autant plus efficaces qu’elles sont peu nombreuses, sont revisitées par les auteurs postérieurs et le souvenir de Clovis semble revenir dès que les Francs affrontent le spectre du déclin. Dès le viiie siècle, certains auteurs médiévaux entendent normaliser Clovis, en faisant de lui le continuateur, voire l’héritier, des empereurs romains ; d’autres cherchent plutôt à le « rebarbariser » en insistant sur sa violence ou son paganisme originel. Le xviiie siècle voit s’amorcer un grand débat pour savoir si ce roi mérite une place dans l’histoire de France. Les partisans de la monarchie absolue défendent sa mémoire, alors que les tenants du parti nobiliaire lui sont résolument hostiles. Et si les Jésuites voient en Clovis le promoteur de l’union du trône et de l’autel, Montesquieu et Voltaire dénoncent un criminel ou un imposteur.
Le xixe siècle hérite de ces débats et les porte à la connaissance du plus grand nombre. Louis-Philippe entend par exemple faire de Clovis le fondateur de la nation. Dans le musée de l’histoire de France qu’il fait aménager à Versailles, les Galeries historiques s’ouvrent sur deux tableaux consacrés au personnage, l’un montrant la défense de la patrie contre les Alamans, l’autre le baptême royal conçu comme une fusion entre les Francs et les Gallo-romains. Largement reproduites par le biais de la gravure, ces toiles illustrent pendant un siècle la quasitotalité des Histoires de France. Ce faisant, elles popularisent certaines erreurs historiques, telle la forme de la francisque, peinte à tort comme une hache à deux lames. Pendant tout le xixe siècle, Clovis demeure l’objet d’écrits romanesques, comme les Récits des temps mérovingiens d’Augustin Thierry (1807), de pièces de théâtre comme celles de Népomucène Lemercier dans les années 1820 et même de cantates, chez Bizet par exemple, qui contribuent à rendre son nom familier aux Français. En 1896, la première commémoration officielle du baptême fait l’objet d’un rassemblement massif des catholiques.
Aimé ou méprisé, Clovis devient une figure indispensable de ces « temps obscurs » qui semblent assurer le lien entre l’Antiquité gallo-romaine et le Moyen Âge français. En 1913, le Petit Lavisse, manuel pourtant très républicain, consacre presque tout un chapitre au roi des Francs, qui est présenté comme un barbare un peu rustaud, mais de bonne composition, qui aurait contribué à protéger le territoire contre une menace venue d’outre-Rhin. Une vignette montre aussi Clovis « élu » par son peuple ; elle figure un guerrier monté sur un pavois. Cette image se brouille rapidement dans le souvenir des lecteurs du Petit Lavisse : Uderzo confondra ainsi les Gaulois et les Francs lorsqu’il présentera le chef Abraracourcix monté sur un bouclier ! Dès l’entre-deux-guerres, Clovis subit en réalité le contrecoup de cette célébration scolaire qui le déprécie aux yeux d’une partie de l’opinion. Peut-être souffre-t-il aussi de la concurrence de Jeanne d’Arc, autre figure de la Nation résistant à l’Étranger ; sa canonisation en 1920 la transforme en une héroïne plus séduisante pour les Français. Ajoutons que le Mérovingien manque de notoriété internationale, sauf en Belgique où il est tardivement promu au rang d’ancêtre fondateur : les historiens catholiques comme Godefroid Kurth voient en lui la fusion des traditions germaniques, romaines et chrétiennes. La Grande-Bretagne lui préfère Arthur, héros indigène et beaucoup plus plastique, tandis que l’Allemagne privilégie Arminius, ce Germain peu suspect de compromission avec Rome et encore moins avec le catholicisme. Il faut attendre les lendemains de la Seconde Guerre mondiale pour que Clovis parvienne à rassembler les Européens. Barbare, mais allié avec Rome, énergique, mais soumis aux intellectuels chrétiens, on le présente désormais sous un jour favorable : le roi des Francs n’est-il pas le devancier de Charlemagne, lui aussi érigé en « père de l’Europe » ?
En 1996, pour le 15e centenaire de son baptême, Clovis fait la une des journaux télévisés. Il bénéficie d’une célébration nationale en France et d’une exposition archéologique aux Reiss-Museen de Mannheim. La visite du pape Jean-Paul II à Reims enflamme le débat autour de l’identité nationale et de la laïcité. Les deux décennies suivantes voient un rapide reflux de la vague, alors que la démocratie chrétienne qui avait popularisé l’image de ce héros des origines connaît elle aussi une crise en Europe. En France et en Belgique, le Mérovingien demeure une figure identitaire, mais quelque peu marginale. Il reste exploité par une partie de la droite : en 2019, le baptême de Clovis fait son apparition au Puy du Fou, où l’événement fait l’objet d’une mise en scène insistant sur le paganisme initial du personnage et sur le caractère fondateur de sa conversion. Mais le déficit de notoriété dans le monde anglophone reste un handicap majeur pour Clovis ; pour l’heure, il n’a fait l’objet d’aucun film ou jeu vidéo, à la différence de tant d’autres rois guerriers du haut Moyen Âge.
Bibliographie
Amalvi, Christian, « Le baptême de Clovis : heurs et malheurs d’un mythe fondateur de la France contemporaine, 1814-1914 », Bibliothèque de l’École des chartes, t. 147, 1989.
Dumézil, Bruno, Le Baptême de Clovis, Paris, Gallimard, 2019.
Theis, Laurent, Clovis, de l’histoire au mythe, Bruxelles, Complexe, 1996.
Voir aussi : Arthur, Charlemagne, Religion