Christine de Pizan
Un modèle de vertu féminine (xvie-xixe siècles)
Christine de Pizan (1365?-1430?) a connu plusieurs vagues de célébrité posthume. Elle est, tout d’abord, célébrée jusqu’au milieu du xvie siècle surtout pour deux ouvrages écrits aux alentours de 1405 : La Cité des dames (qui donne des contre-exemples illustres aux principaux clichés misogynes) et Le Livre des trois vertus (un manuel pratique de comportement destiné aux femmes). Des séries de tapisseries d’apparat inspirées de la Cité des dames sont alors offertes à de grandes princesses européennes. Connue ensuite, au xviie siècle, presque exclusivement pour sa biographie du roi Charles V, l’autrice redevient un objet de curiosité en 1717 lorsque Jean Boivin de Villeneuve lui consacre une notice dans les Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Reformulant les informations que Christine donne sur sa vie dans son Advision Cristine (1405), cette notice est le premier témoignage d’une corrélation implicite entre féminité, domaine amoureux, sexualisation et féminisme, ou à l’inverse conservatisme des moeurs, qui structure ensuite toute la réception de l’autrice. En 1779, dans sa Bibliothèque universelle des romans, Jean-Marie-Louis Coupé s’inspire de la notice de Boivin pour écrire une biographie factice de Christine, lui inventant une histoire d’amour avec un noble anglais qui parviendra jusqu’à l’écrivain et homme politique anglais Horace Walpole (1717-1797), peut-être par le biais de la marquise du Deffand. Louise-Félicité de Keralio édite en 1787 dans sa Collection des meilleurs ouvrages françois composés par des femmes un florilège de textes de Christine de Pizan et fait d’elle le parangon de valeurs féminines hyper-conservatrices. C’est ainsi que tout au long du xixe siècle, le personnage et la vie de Christine de Pizan sont convoqués dans de nombreux manuels d’éducation et des keepsakes pour jeunes filles comme exemple de vertu discrète et héroïque, parfaitement conforme aux valeurs de la bourgeoisie (ouvrages de C.J.F. Girard de Propiac, d’Édouard Mennechet, de Charles Richomme, de la comtesse Drohojowska, d’Édouard Plouvier, d’Oscar Havard…).
Après l’édition de ses oeuvres poétiques par Maurice Roy en 1886-1896, Christine de Pizan intègre les manuels scolaires français au début du xxe siècle comme poétesse, veuve éplorée, bonne fille, bonne mère et bonne patriote – comme le déclare Gustave Lanson dans son Histoire de la littérature française en 1894.
Un modèle d’avant-garde pour le féminisme (xxe siècle)
Christine de Pizan est mentionnée par Simone de Beauvoir dans Le Deuxième Sexe (1949), mais c’est sa réception aux États-Unis qui la place véritablement parmi les avant-gardes du féminisme. Dans ce pays, la Cité des dames gagne une certaine renommée durant la deuxième moitié du xxe siècle : Judith Chicago consacre à l’autrice un couvert de son installation artistique, The Dinner Party (1974-1979). Aujourd’hui, Christine de Pizan est en passe d’être récupérée par la culture institutionnelle française, même si dans toute la France seuls une école primaire, deux collèges – mais aucun lycée –, deux bibliothèques et une rue portent son nom. Pourtant, sa renommée explose auprès du grand public et dans les médias. Présente dans l’art de rue, le webart, les posts et podcasts consacrés à la littérature, l’histoire ou le féminisme, elle est généralement associée à un contre-canon artistique et aux discours visant à désinvisibiliser les femmes dans l’histoire culturelle. Stefania Sandrelli lui a ainsi consacré un film pseudo-biographique (Christine Cristina, 2009), où Christine, limitée à son rôle de poétesse, tombe amoureuse du futur chancelier Jean Gerson ; Suzanne Savoy, un one-woman-show en costume et en prononciation restituée (« Je, Christine. A Medieval Woman in Her Own Words », depuis 2017) ; Silvia Ballestra (Christine e la città delle dame, 2015) ; Anne Loyer et Claire Godriot (Christine de Pizan. La clairvoyante, 2021), des albums jeunesse ; Sabrina Capitani (Das Buch der Gifte, 2007), Hildegard Burri-Bayer (Die Sühnetochter, 2011) et Michel Peyramaure (La Non Pareille, 2019) des romans historiques. Tous prétendent célébrer le pouvoir des femmes, mais appliquent des filtres plus ou moins conservateurs, dont La Non Pareille constitue un exemple particulièrement manifeste, l’autrice y apparaissant comme une créatrice bovaryste et très médiocre. Christine de Pizan est même devenue le personnage d’un jeu vidéo (Bladestorm: The Hundred Years’ War et Bladestorm: Nightmare, 2005-2007) et d’un roman de science-fiction inspiré métaphoriquement de sa vie (Lidia Yuknavitch, Le Roman de Jeanne, 2017) : tous deux sexualisent fortement le personnage, sous l’influence du male gaze dans le premier cas, par visée féministe dans le second. L’autrice est aussi l’héroïne d’une série de romans policiers historiques très bien renseignés, appuyés sur ses oeuvres et sa vie (Tania Bayard, Christine de Pizan Mystery Books, 4 tomes parus depuis 2018).
Bibliographie
Autrand, Françoise, Christine de Pizan. Une femme en politique, Paris, Fayard, 2009.
Dulac, Liliane, Reno, Christine, « Christine de Pizan, proche et lointaine », in Patricia Victorin (dir.), Lire les textes médiévaux aujourd’hui. Historicité, actualisation et hypertextualité, Paris, Honoré Champion, 2011.
Richard, Earl Jeffrey, « The Medieval “femme auteur” as a Provocation to Literary History: Eighteenth-Century Readers of Christine de Pizan », in Glena K. McLeod (dir.), The Reception of Christine de Pizan from the Fifteenth through the Nineteenth Centuries. Visitors to the City, Lewiston/Queenston/Lampeter, The Edwin Mellen Press, 1991.
Voir aussi : Héloïse, Hildegarde de Bingen, Jeanne d’Arc.