Chevaliers et chevalerie

Florian Besson

Le chevalier en armure complète est probablement le personnage qui évoque le plus le Moyen Âge. Il est tellement emblématique que la période est fréquemment désignée comme « le temps des chevaliers ».

Les détails peuvent varier – à pied ou à cheval, au milieu d’un combat ou errant dans une forêt, brandissant fièrement une épée ou chargeant lance tendue – mais le coeur de l’image reste toujours le même. Ainsi figuré, le chevalier se décline sur des milliers de supports : sur des affiches de films ou des couvertures de livres, en jouet ou en tatouage, en déguisement ou dans des publicités. On en croise fréquemment dans les « fêtes médiévales » qui parsèment les villes durant l’été, les enfants occidentaux jouent presque tous « aux chevaliers » et l’on ne saurait dénombrer les gîtes, hôtels, campings, bars ou restaurants nommés « du chevalier »… Il est possible d’incarner un tel personnage dans la quasi-totalité des jeux de rôle ou des jeux vidéo se déroulant dans des univers médiévaux ou médiévalistes, plusieurs dizaines d’équipes sportives du monde entier sont nommées « Knights », tout comme le cavalier dans les règles anglophones des échecs. La mode des chevaliers apparaît en outre à la racine d’un certain nombre d’autres fascinations, notamment celles pour les Templiers, les tournois ou les châteaux forts.

Le héros médiéval par excellence

La place fondamentale qu’occupe le chevalier dans les imaginaires contemporains est d’autant plus impressionnante qu’elle reproduit et prolonge une création culturelle médiévale. C’est en effet à partir de la fin du xie siècle, en Occident, que la chevalerie devient peu à peu un corps social à part entière, organisé autour d’un ensemble de rites, dont l’adoubement, et autour d’une culture spécifique, marquée notamment par la recherche de l’exploit individuel, l’émulation entre pairs, l’importance accordée à l’honneur, l’utilisation martiale du cheval, la pratique de la chasse, etc. Cette culture a pu être rapprochée d’autres formes sociales, comme la furûsiyya dans le monde islamique ou encore les samouraïs dans le Japon médiéval et moderne. Dans un second temps, cette culture chevaleresque devient le terreau dans lequel germe progressivement une idéologie articulée autour de grandes valeurs : la prouesse, la largesse, la fidélité, la protection des faibles… Cette idéologie reste fondamentalement plurielle et il en existe de nombreuses variations, tant géographiques que chronologiques. L’Église catholique la récupère rapidement et la transforme à son profit, faisant des chevaliers les parangons des valeurs chrétiennes en même temps que les meilleurs défenseurs de l’Église et de son clergé. Les croisades, mais surtout l’invention de la littérature arthurienne qui donne à la chevalerie ses plus célèbres figures, constituent des jalons essentiels dans l’héroïsation des chevaliers, qui deviennent dès cette époque un véritable mythe, populaire pendant plusieurs siècles, décliné dans de nombreux arts et apte à inspirer les imaginations aristocratiques. Au fil des textes et des décennies, le chevalier en vient à incarner le reflet idéalisé d’un ordre social dominé – du moins en théorie – par cette aristocratie guerrière.

Comme le prouve la fécondité de l’image du chevalier, il s’agit là sans aucun doute de l’un des legs les plus durables du Moyen Âge aux époques suivantes. Pourtant, rien ne prédisposait les chevaliers à traverser ainsi le temps. Le prestige de la chevalerie occidentale est en effet bien écorné à partir du xive siècle, quand une série de batailles consacre la fin de la supériorité absolue de la chevalerie lourde. La diffusion de l’artillerie, la formation progressive d’armées professionnelles qui relèguent le combattant noble au second plan, la montée en puissance d’États modernes imposant un pouvoir bureaucratique sont autant d’éléments qui entraînent un déclassement, à la fois réel et symbolique, de la classe chevaleresque. Le titre même de « chevalier » n’est plus au xviie siècle qu’un titre mineur de noblesse, tandis que du côté de la fiction, les exploits d’un Gauvain ou d’un Lancelot ont été remplacés par les aventures douteuses et parodiques d’un Don Quichotte (1605, 1615).

Des chevaliers polymorphes

Toutefois, les chevaliers et la chevalerie vont revenir régulièrement sur le devant de la scène, à la faveur d’une récupération politique ou d’une réinvention littéraire. Apparue dans la seconde moitié du xviiie siècle, la franc-maçonnerie réinvestit ainsi l’imaginaire chevaleresque, en reprenant notamment les rituels de l’adoubement ou de la veillée d’armes et en faisant de « chevalier » l’un des grades les plus élevés. Mais c’est surtout, quelques années plus tard, le romantisme qui redonne une place majeure aux chevaliers. Alors qu’on redécouvre et qu’on traduit des monuments de la littérature médiévale, notamment des romans arthuriens ou des chansons de geste, plusieurs auteurs s’emparent de la figure chevaleresque et en font l’incarnation des plus pures vertus. C’est le cas en particulier d’Alfred Tennyson ou encore de Walter Scott, qui décrit la chevalerie en termes grandiloquents comme « la nourricière de l’affection la plus pure, l’espoir de l’opprimé, défendant la liberté de sa lance et de son épée et donnant son sens à la noblesse » (Ivanhoé, 1819). Aux États-Unis, des auteurs comme Washington Irving ou James Fenimore Cooper, souvent fascinés par Walter Scott, transposent les vertus chevaleresques sur les peuples amérindiens – ce qui revient à en faire des figures héroïques,mais aussi archaïques, vouées à disparaître au fil de l’avancée inéluctable de la modernité. Tandis que le chevalier médiéval redevient une figure littéraire importante, notamment dans la littérature pour la jeunesse qui adapte les innombrables aventures arthuriennes, d’autres auteurs tentent d’inventer une « chevalerie éternelle », à même de guider les actions du gentleman contemporain. C’est l’ambition, par exemple, qui sous-tend la création du scoutisme au début du xxe siècle, mais aussi la formation quelques années plus tôt du Ku Klux Klan, qui se définit comme « une institution de Chevalerie, de Justice et de Patriotisme ».

Ainsi détachée de son contexte historique, la chevalerie devient un pur idéal moral, renvoyant à la fois à une forme de courage et d’honneur individuels, de dévouement envers son prochain, mais aussi de valeurs militaristes et masculinistes. On constate en effet que l’éthique militaire partagée par les officiers occidentaux reste, jusqu’à très tard dans le xxe siècle, largement imprégnée par les idéaux chevaleresques, ou plutôt par les idéaux chevaleresques tels que réimaginés et réinventés par le xixe siècle. Alors que la Première Guerre mondiale industrialise l’acte de donner la mort et qu’il devient difficile de continuer à penser la guerre comme une série de beaux faits d’armes, le mythe se cristallise autour des aviateurs, vus comme des « chevaliers de l’air » : dans la biographie qu’il consacre à l’as français Guynemer, Henry Bordeaux fait de lui l’héritier de Roland, du Guesclin et Bayard. Autour des aviateurs se déploie alors, jusqu’au régime de Vichy, une véritable propagande militariste qui puise dans le souvenir chevaleresque pour auréoler de prestige l’activité guerrière. Ce que l’on retrouve sur d’autres continents : en mai 1962, le général étatsunien MacArthur prononce un discours devant les cadets de l’Académie militaire de West Point, leur conseillant de calquer leur future carrière sur « un grand code moral, un code de conduite et de chevalerie » tournant autour des valeurs que sont le devoir, l’honneur, la foi et l’amour de la patrie.

Si l’attrait intellectuel exercé par cette chevalerie morale tend toutefois à décliner à partir des années 1930, ce n’est pas le cas de la fortune littéraire des chevaliers. Des auteurs prestigieux réécrivent en effet la légende arthurienne – T.H. White bien sûr, mais aussi John Steinbeck, René Barjavel ou Apollinaire –, lui garantissant un succès populaire continu tout en l’adaptant à des contextes politiques, sociaux et culturels différents : pensons par exemple à la relecture féministe qu’en donne Marion Zimmer Bradley à partir de 1983. Les exploits des chevaliers de la Table ronde sont également adaptés au cinéma, au théâtre, en bande dessinée, en jeux vidéo ou en jeux de société. Dans leurs multiples variations, on retrouve souvent plusieurs thèmes hérités directement de la vision romantique du xixe siècle : Les Chevaliers de la Table ronde (1953), film de Richard Thorpe, s’ouvre ainsi par une voix off opposant, à la brutalité de ces « âges obscurs », l’apparition d’une « force nouvelle, courtoise, humaine et noble : la chevalerie ». Dans les films récents de la franchise Kingsman, les espions britanniques prennent à leur tour le nom des chevaliers arthuriens et se font comme eux remparts contre les forces du mal, drapés dans l’armure de leurs manières courtoises, bien aidés par leur parapluie-bouclier.

Devenus transmédiatiques, les chevaliers dominent plus que jamais l’imaginaire contemporain. Ils exercent de fait une influence rayonnante, bien étudiée par William Blanc, qui permet de détecter de très nombreux échos et avatars des chevaliers médiévaux. Les cow-boys des westerns ou les guerriers grecs des péplums reprennent eux-mêmes, chacun à leur façon, un ensemble de traits, de pratiques et de valeurs chevaleresques : l’errance, le duel, l’honneur, le secours de la veuve et de l’orphelin, etc. Le mythe traverse ainsi les genres, les pays, les époques. On le trouve autant dans des anime japonais – les Chevaliers du Zodiaque (1986- 1989 pour la série télévisée) – que dans des films de science-fiction se passant dans des galaxies lointaines – les chevaliers jedi. Il sous-tend autant la naissance de la fantasy moderne, avec J.R.R. Tolkien et C.S. Lewis, que la création des premiers héros de comics : Batman est ainsi couramment présenté comme « le chevalier noir », Superman incarne l’éthos chevaleresque, tandis qu’Iron Man affronte le crime dans une armure métallique. Les chevaliers médiévaux semblent ainsi un véritable horizon d’attente indépassable quand il est question d’héroïsme et d’action, quelle que soit l’histoire racontée : dans la série de films Transformers (depuis 2007), qui décrit des affrontements entre des robots géants extraterrestres, un épisode se déroule dans un Moyen Âge réinventé, où des robots chevaliers se battent à l’épée contre des robots dragons (The Last Knight, réalisé par Michael Bay en 2017).

Pourtant, le mythe chevaleresque ne traverse pas intact ces décennies. Depuis une vingtaine d’années, chercheurs et chercheuses déconstruisent efficacement un certain nombre de clichés sur les chevaliers : on peut ainsi citer les travaux de Martin Aurell qui démontrent combien les chevaliers, loin d’être des brutes, sont au contraire souvent lettrés, cultivés, au point d’être fréquemment auteurs de textes ; ou encore les recherches de Daniel Jaquet, consacrées aux arts martiaux médiévaux, qui prouvent définitivement, via des pratiques de reconstitution, combien l’armure complète, loin d’être lourde et encombrante, est au contraire un chef-d’oeuvre d’ingéniosité technique ménageant la mobilité du chevalier. Ces diverses avancées de la recherche passent plus ou moins rapidement dans la fiction et contribuent ainsi à faire évoluer les images des chevaliers. Ceux-ci, en outre, peuvent être bousculés par la fiction. Outre la tentation de la parodie, bien exprimée par la troupe des Monty Python (Monty Python : Sacré Graal ! en 1975), la série Kaamelott (2005-2009) ou encore par le roman Le Chevalier inexistant d’Italo Calvino (1959), brocardant avec ironie et anachronisme les valeurs morales compassées de la chevalerie, on observe surtout une diversification des profils héroïques.

Plusieurs films médiévalistes proposent ainsi des héros non-chevaliers, prompts à dénoncer la cruauté et la violence des nobles : c’est le cas de William Wallace dans Braveheart (1995) ou du Robin des Bois qu’incarne Kevin Costner en 1991. De même, si la high fantasy reprend le plus souvent le modèle glorieux du chevalier honorable, la fantasy contemporaine, plus nuancée, sait questionner cette image figée. Dans les romans de G.R.R. Martin (Le Trône de fer, depuis 1996), le personnage de Sandor Clegane prend ainsi plaisir à choquer la naïve Sansa Stark en lui expliquant que les chansons dont elle a bercé son imagination ne sont que des mensonges : les chevaliers, dont son père fait partie, sont avant tout des tueurs professionnels, prêts à toutes les atrocités pour plaire à leurs maîtres ou pour conserver leur pouvoir. Les fissures caractéristiques de notre monde postmoderne un peu désenchanté s’infiltrent ainsi lentement dans l’imaginaire médiévaliste, au point de corroder, ne serait-ce qu’un peu, l’armure brillante des preux chevaliers.

Bibliographie

Bryon, Céline, « La chevalerie, un mythe à l’ère de la communication », Quaderni, n° 70, automne 2009 (en ligne).

Deruelle, Benjamin, De papier, de fer et de sang. Chevaliers et chevalerie à l’épreuve de la modernité (vers 1460-vers 1620), Paris, Publications de la Sorbonne, 2015.

Flori, Jean, Chevaliers et chevalerie au Moyen Âge, Paris, Hachette, 2004.

Pilote, Pauline, « “This Rude Chivalry of the Wilderness”: Chivalry and Native Americans in Cooper’s and Irving’s American Novels », Perspectives médiévales, n° 37, 2016 (en ligne).

Voir aussi : Arthur, Châteaux, Seigneurs, Templiers.