Celtes
La place de la culture celtique dans le médiévalisme est paradoxale. D’un côté, les Celtes sont partout : si l’on part du principe que toutes les oeuvres qui s’inspirent des mythologies et du folklore irlandais, gallois ou armoricain, mais aussi pour une part de la matière arthurienne, relèvent du médiévalisme celtique, un corpus gigantesque couvre la littérature, le cinéma, la bande dessinée et la musique, ou encore l’iconographie et l’ornementation sur des supports variés, sans oublier des mouvements religieux et politiques. Et pourtant, le Moyen Âge a entièrement ignoré les Celtes : non seulement leur nom n’apparaît jamais dans les textes médiévaux, mais aucun auteur de cette période ne les a jamais regardés comme un ensemble identifiable, que ce soit en termes linguistiques, culturels, politiques ou religieux. Pour eux, il existait d’une part les Bretons – des peuples parlant le gallois, le cornique ou le breton continental, dont la parenté était bien identifiée – et d’autre part les Scots ou Gaëls – locuteurs du gaélique d’Irlande, d’Écosse ou de l’île de Man, eux aussi très bien reliés les uns aux autres aux yeux des observateurs médiévaux. En revanche, personne avant le xviie siècle n’a jamais suggéré de les réunir dans un même ensemble. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, la matière arthurienne ne saurait à proprement parler être décrite comme celtique : répandue dès l’an mil du pays de Galles à l’Armorique, elle est très exactement bretonne ; en revanche, l’Irlande gaélique a pratiquement ignoré Arthur et ses chevaliers.
Une construction médiévaliste
La construction des Celtes en tant qu’objet scientifique, univers culturel et communauté imaginée, relève donc elle-même du médiévalisme. De fait, ce n’est qu’en 1707, bien après la fin du Moyen Âge, que le linguiste Edward Lhuyd a repéré des similitudes entre le premier groupe de langues (dès lors appelées brittoniques ou celtiques en P) et le second (celui des langues goïdéliques ou celtiques en Q) et a proposé de les réunir, avec le gaulois et d’autres langues de l’Antiquité, en une même famille appelée celtique. Le terme est alors auréolé de connotations classiques, puisqu’il s’agit de l’un des noms que les Grecs donnaient à ceux que les Romains appelaient les Gaulois. La proposition de Lhuyd, d’abord linguistique, a rencontré un immense succès dans les milieux savants : dès le milieu du xviiie siècle, de nombreuses contrées se revendiquent des Celtes, bien au-delà des régions initialement envisagées par le linguiste. En France aussi, le celtisme, voire la celtomanie, sont alors à la mode, et des sociétés savantes telles que l’Académie celtique, fondée en 1804, entretiennent l’idée d’une contribution déterminante des Celtes au peuplement du pays, à sa civilisation et aux origines de la nation – ce qui n’empêche pas une région, la Bretagne, de revendiquer une identité plus celtique encore. L’archéologie s’en mêle bientôt avec la découverte en 1857 du site de La Tène, en Suisse, qui donne son nom à une culture archéologique de l’Âge du fer et à un art singulier, caractérisé entre autres par l’usage de l’entrelacs et de décors animaliers très reconnaissables. Cet art de La Tène, dont on trouve des variantes de l’Europe centrale à l’Irlande jusqu’au début du Moyen Âge, s’est développé dans des régions regardées comme celtiques. Une équivalence a donc souvent été établie, en partie de manière abusive, entre la langue, l’art, la culture et l’identité ethnique de toutes ces populations, dès lors uniformément qualifiées de Celtes.
Or, qu’ils aient été Gaulois, Celtibères, Bretons (de Grande-Bretagne) ou Irlandais, ces Celtes antiques ne nous ont laissé pratiquement aucun texte et c’est surtout à travers les fouilles et les auteurs grecs et romains que nous les connaissons. La tentation était grande de pallier ce défaut en recourant à des textes plus tardifs écrits en langues celtiques, médiévaux pour la plupart, mais aussi modernes. Les oeuvres médiévales sont essentiellement insulaires, surtout irlandaises et galloises : codes de lois, textes mythologiques ou héroïques, ouvrages hagiographiques, poèmes élégiaques, etc. Malgré leur caractère tardif (beaucoup ne sont connus que par des manuscrits postérieurs au xiie siècle), des philologues ont estimé que ces oeuvres reflétaient le droit, les mythes, les croyances, les rituels et plus largement l’ensemble de la culture des Celtes depuis l’Antiquité jusqu’à leur conversion au christianisme (entre les ive et viie siècles) et au-delà : le philologue Kenneth Jackson écrivait encore en 1964 que les textes celtiques médiévaux offraient à l’historien « une fenêtre sur l’Âge du fer ». Les contes et autres chansons collectés dans les campagnes par les folkloristes du xixe et du début du xxe siècles sont bien plus tardifs, mais beaucoup de ces savants étaient animés de la ferme conviction que les récits populaires recueillis avaient été transmis oralement depuis l’époque médiévale et reflétaient donc eux aussi une culture très ancienne, remontant au moins au Moyen Âge sinon au-delà. Les médiévistes sont aujourd’hui beaucoup plus prudents : il apparaît que les Celtes n’ont jamais été un peuple partageant une seule et même identité, et que les textes convoqués depuis le xviiie siècle pour écrire leur histoire doivent d’abord être lus dans les contextes historiques où ils ont été produits – des contextes chrétiens, donc. Il reste que ce discours savant désormais obsolète a eu, et continue à avoir, un fort écho en Europe et au-delà.
C’est donc sur des bases complexes et composites que les Celtes ont été fabriqués par le médiévalisme. Ils constituent un étrange amalgame de matériaux textuels médiévaux, mais aussi antiques (César ou Strabon) et modernes (Walter Scott ou le Barzaz-Breizh au xixe siècle), d’iconographie dont la principale source est l’art de La Tène avec ses déclinaisons les plus tardives dans les manuscrits insulaires du haut Moyen Âge (tel le Livre de Kells du ixe siècle), et de bien d’autres sources. Or, même si ce qui est hérité du Moyen Âge y est combiné à des éléments dont la provenance est plutôt traditionnelle ou folklorique, l’ensemble est souvent identifié – peut-être même de plus en plus – comme médiéval. Ainsi, les instruments de la musique celtique contemporaine tels que la harpe et la cornemuse (ou son équivalent breton le biniou) sont volontiers regardés comme médiévaux et fournissent le fond sonore de bien des films médiévalistes, même si leur lien avec le Moyen Âge est souvent ténu : la cornemuse, par exemple, n’est devenue l’instrument emblématique de l’Écosse qu’à partir du xixe siècle.
Usages littéraires, politiques et religieux du celtisme
Le Moyen Âge nous a transmis les grands cycles irlandais (cycle mythologique, cycle d’Ulster, cycle fénian, etc.) ainsi que les Mabinogion gallois, qui mettent en scène les divinités et les héros des temps préchrétiens. Redécouverts il y a trois cents ans, leur influence est immense. Depuis le xviiie siècle, les concours de poésie ou eisteddfod sont ainsi devenus un des piliers de la culture galloise. Certains récits gaéliques ont quant à eux inspiré à James Macpherson l’incroyable imposture littéraire qu’a été la parution en 1761-1763 de l’oeuvre attribuée à Ossian, un supposé poète des âges obscurs dont les vers étaient censés rivaliser avec ceux d’Homère et de Virgile ; une fois la mystification exposée, le corpus ossianique n’en a pas moins continué à être lu et apprécié. Quant aux oeuvres médiévales, elles ont elles-mêmes été reçues, tant en terre celtique que dans le reste de l’Europe et en Amérique du Nord, souvent à la lumière des analyses d’Ernest Renan dans La Poésie des langues celtiques (1854) et de Matthew Arnold dans On the Study of Celtic Literature (1867). Au xixe siècle, elles ont ainsi inspiré le théâtre de Lady Gregory et de William Butler Yeats ainsi que les romans historiques de John Cowper Powys ; au XXe siècle, leur influence s’exerce aussi dans le champ de la fantasy, que ce soit sur les romans féministes et arthuriens de Marion Zimmer Bradley ou sur le cycle des Chroniques de Prydain de Lloyd Alexander (1964-1968). Beaucoup de ces oeuvres ont en commun des atmosphères brumeuses, mystiques et inquiétantes, où le visible et l’invisible, le naturel et le surnaturel, la réalité et le rêve se mêlent. C’est sans doute pourquoi des oeuvres marquées à la fois par de telles ambiances et par un cadre médiévaliste sont perçues par la critique comme relevant d’un imaginaire celtique, même quand elles ne font pas référence aux personnages habituels du médiévalisme celtisant que sont Arthur, Fingal ou Cuchulainn : nombre de romans de fantasy qui ne puisent qu’assez peu au fonds irlandais ou breton ont été décrits comme « vaguement celtiques ».
À la fois personnage central du Cycle d’Ulster et figure du nationalisme irlandais, le jeune héros Cuchulainn meurt en pleine gloire après avoir défendu sa terre contre uneinvasion. Célébré dans des poèmes patriotiques tout au long des xixe et xxe siècles, il est surtout associé au tragique soulèvement de Pâques 1916 ; inaugurée en 1935 en mémoire des insurgés exécutés par les Britanniques, la statue de Cuchulainn mourant, oeuvre du sculpteur Oliver Sheppard, est devenue un emblème de Dublin et de la République d’Irlande. Mais la référence médiévaliste est plastique, et le même héros apparaît aussi bien sur des murals de Belfast comme une figure de résistance de l’Ulster loyaliste face au reste de l’île.
De fait, dans toutes les régions qui revendiquent une identité celtique, les politiques nationalistes ont trouvé dans le Moyen Âge – à la fois dans ses oeuvres et dans l’histoire politique de la période – des sources d’inspiration et des précédents à imiter ou à méditer. L’Écosse exalte la mémoire de William Wallace, qui mena entre 1298 et 1305 un soulèvement contre les Anglais ; le film Braveheart (1995) de Mel Gibson en offre une version contemporaine où l’imagerie médiévaliste se mêle à celle associée aux Pictes antiques. Le pays de Galles, quant à lui, met en avant sa formidable ceinture de châteaux (Caernarfon, Harlech, etc.) qui, construits sur ordre de souverains anglais aux xiiie et xive siècles, sont regardés aussi bien comme la trace visible de l’oppression que comme des lieux riches d’associations arthuriennes. La Bretagne enfin se rappelle sa « bonne duchesse » Anne (1477-1514) et fait de son règne un âge d’or avant la fin de ce qui est souvent décrit comme son indépendance. Cependant, le fonds celtique commun étant somme toute réduit, le celtisme ne fournit guère à lui seul de discours politique : il vient plutôt à l’appui des divers nationalismes et régionalismes.
Le champ religieux est tout aussi fécond. Iolo Morganwg (1747-1826), promoteur des premiers eisteddfod, est aussi le créateur du néo-druidisme, une tentative de reconstitution de la religion originelle des Celtes qui, de manière caractéristique, s’appuie à la fois sur les textes antiques, sur les oeuvres mythologiques médiévales composées en milieu chrétien, et sur une supposée transmission souterraine entre initiés dont il n’existe bien entendu aucune preuve tangible. Il convient ici de rappeler que, dès les ve-vie siècles, la plupart des Celtes étaient chrétiens, et que les religions traditionnelles des régions celtiques ont été rapidement balayées. De fait, il existe aussi, depuis la fin du xixe siècle, un courant chrétien celtique, tant au sein du protestantisme que du catholicisme. Fort de nombreuses publications, il prétend retrouver la spiritualité d’une Église celtique supposée plus ouverte, féministe et écologiste, syncrétique et accueillante aux croyances païennes, qui aurait existé au haut Moyen Âge et qui n’aurait été que tardivement mise au pas par l’Église romaine. En matière religieuse aussi, la référence celtique intègre donc le Moyen Âge tout en se déployant sur une chronologie bien plus longue, en amont comme en aval.
Le rapport du médiévalisme aux Celtes illustre donc le décalage qui peut exister entre le Moyen Âge et l’usage qui en est fait, entre un fonds historique extrêmement ténu et l’immense floraison médiévaliste qui résulte de l’amalgame fécond pratiqué aux xviiie et XIXe siècles.
Bibliographie
Chapman, Malcolm, The Celts: The Construction of a Myth, New York, St Martin’s Press, 1992.
Koch, John T. (dir.), Celtic Culture: A Historical Encyclopedia, 5 vol., Santa Barbara/Denver/Oxford, ABC Clio, 2006.
[Di Carpegna Falconieri], Tommaso, Médiéval et militant. Penser le contemporain à travers le Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015.
Voir aussi : Archéologie, Arthur, Folklore, Grande-Bretagne, Nationalisme, Religion