Cathédrale

Joëlle Prungnaud

L’émergence de la cathédrale comme figure récurrente dans les lettres et les arts trouve son origine dans le mouvement de Renouveau gothique (Gothic Revival) qui se manifeste dès la fin du xviiie siècle en Grande-Bretagne et prend une ampleur européenne au siècle suivant. Archéologues et érudits, « antiquaires » et artistes topographes britanniques jouèrent un rôle pionnier dans la réévaluation de l’héritage architectural du Moyen Âge, laissé dans l’ombre par la Renaissance puis qualifié de barbare (d’après l’italien gotico, 1615) par l’Âge classique.

La cathédrale romantique

La littérature contribue à installer durablement le décor médiéval dans l’imaginaire collectif, par la poésie (Thomas Gray) et par la fiction romanesque : châteaux et abbayes deviennent les lieux emblématiques du roman gothique (Ann Radcliffe) puis du roman historique (Walter Scott). Toutefois, il faut attendre l’essor du romantisme pour que la cathédrale trouve une place de premier plan dans ce contexte d’engouement pour l’architecture médiévale.

Dans sa biographie de Chaucer, William Godwin décrit le style gothique parvenu à son apogée du vivant même du poète (The Life of Geoffrey Chaucer, 1803). Il célèbre la magnificence des cathédrales, leur capacité à élever l’esprit, à ravir les sens, à susciter le sentiment de l’infini et de l’éternité, teinté d’effroi en présence de l’invisible : autant de traits qui composent l’esthétique du sublime théorisée par Edmund Burke en 1757. La cathédrale, telle que la conçoit Godwin, est portée par un double mouvement de retour aux origines, car elle est l’édifice « de nos ancêtres », et de réorientation culturelle, car la floraison gothique doit se comprendre comme « le fruit authentique du monde occidental ».

Au même moment, mais dans une visée chrétienne, Chateaubriand (Génie du christianisme, 1802) fait l’apologie de nos « temples gothiques » et, s’il n’écrit pas le mot « cathédrales », il évoque avec lyrisme « ces Notre-dame de Reims et de Paris », toutes chargées de la « longue histoire » d’un passé fondateur de la nation. Il établit un lien de continuité entre « les forêts des Gaules » qui abritaient le culte druidique et les voûtes des hautes nefs du culte chrétien, lien fondé sur une conception sacralisée de la nature. Ainsi, des deux côtés de la Manche, la cathédrale s’affirme comme l’image palpable, complète, magnifiée d’un Moyen Âge idéalisé et répond aux nouvelles exigences du goût et de la sensibilité.

À cette dimension du sublime, Victor Hugo ajoute celle du grotesque, qui « attache son stigmate au front des cathédrales » (préface de Cromwell, 1827) et surtout il se fait historien, artiste et poète pour écrire Notre-Dame de Paris (1831), magistral avènement de la cathédrale comme figure littéraire. À grands traits, il retrace l’épopée de l’architecture gothique, ancre l’édifice dans le Paris pittoresque du xve siècle, en fait l’emblème de son combat pour la sauvegarde du patrimoine médiéval, qui aboutira à la restauration d’Eugène Viollet-le-Duc. Et surtout, il donne vie à tous ces aspects par la fiction, et crée une proximité affective avec « la vieille église » devenue lieu d’asile ; il l’humanise, la personnifie, la place au coeur de l’intrigue, en protagoniste maître du destin des personnages.

Il revient à Jules Michelet d’approfondir le rapport que la cathédrale entretient avec la société, de la considérer comme la « Maison du peuple », dans une volonté de laïcisation (1833). Même après avoir renié le Moyen Âge (dans « La déroute du gothique », 1855), il n’abandonne pas le « concept » de cathédrale et en cherche un substitut dans la cathédrale de science bâtie au xixe siècle. En dissociant le monument de l’époque qui le conçut, il en fait un modèle pour l’avenir et ouvre ainsi la voie à une métaphorisation qui s’avèrera féconde.

De l’approche réaliste aux distorsions fin de siècle

Si le réalisme réduit sensiblement la dimension héroïque prêtée à la cathédrale par les romantiques, il inscrit néanmoins l’édifice dans l’intrigue romanesque : présence de Saint-Gatien dans la Comédie humaine de Balzac (Le Curé de Tours, 1832) ; rôle à contre-emploi accordé à Notre-Dame de Rouen par Flaubert dans Madame Bovary (1857). Dans une visée satirique, Anthony Trollope fait de la ville-cathédrale fictive de Barchester le théâtre des luttes de pouvoir entre le chapitre et l’épiscopat, dans son cycle romanesque du Barset (1855-1867), très populaire en Angleterre. Enfin de manière inattendue, la cathédrale est retenue par Émile Zola comme composante de son projet naturaliste puisque l’église diocésaine de Beaumont constitue le « milieu » dans lequel évolue la fragile héroïne du Rêve (1888).

Ce processus d’appropriation de la cathédrale, au service d’une thèse ou d’une esthétique, atteint son paroxysme au tournant du siècle. Le modèle de référence reste le grand vaisseau gothique du Nord célébré par les romantiques, sans exclure une forte attirance pour l’archaïsme du style roman ou l’exotisme d’un gothique sous influence : l’orient byzantin de la basilique Saint-Marc (André Suarès) ou les formes mauresques des cathédrales-mosquées andalouses (Arthur Symons). La fiction prend le relais des écrits esthétiques pour traiter jusqu’à l’extravagance les variations formelles du paradigme originel et invente des contre-modèles fondés sur la distorsion des formes et le goût des extrêmes, considérant la cathédrale comme « une sorte de bibelot colossal », selon la formule de Vladimir Jankélévitch (1950).

Bien différente est l’approche des symbolistes dont la philosophie idéaliste attend de l’art qu’il révèle l’invisible derrière le visible. La recherche d’une transcendance mystique tend à dissoudre la matérialité de l’édifice sous l’effet conjugué de la prière et du plain-chant, du rayonnement de la lumière et du mouvement ascensionnel de l’architecture. La construction de pierre se fond dans le paysage minéral des villes flamandes (Georges Rodenbach, Bruges-la-Morte, 1892). Spiritualisée, la cathédrale symboliste s’abstrait dans l’univers du signe et du symbole, transfigurée par la poésie.

On reconnaît, dans les métamorphoses successives de cette figure, apte à se défaire et à se recomposer, la vitalité propre au mythe. Cette dimension s’impose avec une force singulière dans une oeuvre majeure de la fin du siècle : La Cathédrale de Huysmans (1898). En réponse à la désespérance qui traverse la modernité, l’écrivain se tourne vers l’anachronisme du sanctuaire médiéval. Prenant à la lettre la métaphore de la Bible de pierre, son protagoniste Durtal se livre au déchiffrement systématique de la symbolique chrétienne inscrite dans les murs et sur les vitraux de Notre-Dame de Chartres, dans l’espoir de guérir son « anémie profonde d’âme ». Si l’exégèse monumentale conduit le héros à l’échec, la contemplation des beautés d’une architecture qui réunit autant de chefsd’oeuvre exauce le rêve d’art total de toute une génération et inspire à Huysmans une écriture savante, dense et puissante.

Entre création et destruction

Au xxe, la cathédrale demeure un enjeu poétique, esthétique et idéologique. Haut lieu de la catholicité en France, elle participe d’une dramaturgie de l’incantation dans le théâtre de Paul Claudel (L’Annonce faite à Marie, 1948). Le parcours de Charles Péguy sur la voie de la conversion passe par Notre-Dame de Chartres, la cathédrale-asile. La prière se convertit en poésie dans les entêtantes litanies de La Tapisserie de Notre-Dame (1913). Sur la scène anglaise, T.S. Eliot renoue avec la tradition élisabéthaine du drame versifié pour créer Meurtre dans la cathédrale (1935).

En dehors de toute perspective religieuse, la cathédrale se prête aussi au travail du rêve et de l’inconscient, comme le montre Franz Hellens, qui imagine une prodigieuse construction « de style onirique » dans son roman Mélusine (1920). La modernité artistique et littéraire intègre la figure de la cathédrale comme objet de ses recherches formelles. Support de la nostalgie pour Apollinaire, la silhouette de Notre-Dame inscrit sur ses tours les « souvenirs de Paris » (Calligrammes, 1918) ; pour Aragon, elle « sort des eaux comme un aimant » dans le paysage parisien (« Le Paysan de Paris chante », 1943) ou s’associe à la féerie de la nuit (Aurélien, 1944). Dans cette veine qui mêle le rêve à la vie, le poète flamand Paul Willems écrira La Cathédrale de brume (1983).

L’« irruption de la poésie » dans l’architecture, comme l’a écrit Benjamin Péret en 1952, trouve une application concrète et contemporaine dans le gothique réinventé par Gaudi à Barcelone. Les surréalistes, à l’instar d’André Breton en 1922, voient dans la Sagrada Familia l’accomplissement d’un « rêve de pierre », la rencontre du merveilleux et du quotidien qu’ils s’efforcent de faire advenir par l’écriture. Tout au long du xxe siècle, les écrits sur l’art commentent l’évolution des représentations de la cathédrale en peinture, à la faveur d’un étroit compagnonnage entre artistes et écrivains. Après l’oeuvre sérielle de Monet qui travaille le thème pour en extraire un motif, prétexte à son étude de la lumière (Cathédrales de Rouen, 1895), les peintres s’éloignent progressivement du figuratif (Matisse, Notre-Dame, 1905) pour aboutir à l’abstraction pure (Pollock, Cathedral, 1947).

Ce passage de la cathédrale vivante à la cathédrale abstraite éclaire la genèse de la somme romanesque de Marcel Proust (À la recherche du temps perdu, 1913-1927). L’admiration de l’auteur pour la construction gothique, renforcée par l’érudition acquise lors de la traduction de La Bible d’Amiens de John Ruskin (1904), soutient son propre travail de bâtisseur, explicité dans une lettre à Jacques Rivière en 1919. Les grandes crises qui ont marqué le xxe siècle ont été l’occasion de réaffirmer la dimension idéologique de la cathédrale, notamment lors de la controverse suscitée par la loi de séparation des Églises et de l’État (1905). Proust se fait alors le porte-parole d’une opinion inquiète du changement de statut apporté aux édifices diocésains. Dans un article très alarmiste paru dans Le Figaro, en 1904, il exprime sa crainte de voir ces sanctuaires désaffectés se transformer en « musées glacés ».

Pendant les deux guerres mondiales, la cathédrale française, investie par un discours nationaliste renforcé depuis la défaite de Sedan (1870), est érigée en symbole de la patrie et instrumentalisée par la propagande antigermanique. Notre-Dame de Reims, incendiée le 19 septembre 1914, puis régulièrement bombardée, devient la cathédrale « martyre » aux côtés de la « cathédrale captive » de Strasbourg, dans le poème dramatique d’Eugène Morand, Les Cathédrales (1915). Les poètes belges répondent aux dévastations de leurs villes d’art en opposant à l’ennemi la figure héroïque de leurs monuments religieux, symboles de la résistance nationale (Émile Verhaeren, Maurice Maeterlinck). Lors du Blitz de 1940, certains écrivains, comme John Betjeman, se mobilisent pour organiser la protection de la cathédrale Saint-Paul à Londres qui, en dépit de son style classique, est défendue au nom de valeurs héritées du Moyen Âge. Dans l’après-guerre, la restauration de Saint-Michel de Conventry fait l’objet de vifs débats, auxquels participe le monde des lettres : les ruines gothiques seront finalement conservées comme lieu de mémoire à côté d’un nouvel édifice moderne érigé en 1962. Mais surtout, le jumelage avec Dresde (1956) agit comme un ferment de la réconciliation européenne et la reconstruction de la Frauenkirche (2005) achève de rendre à la cathédrale sa vocation pacificatrice.

Vers des potentialités nouvelles

La dimension d’universalité accordée par le xixe siècle au concept médiéval de cathédrale s’est transmise jusqu’à nos jours dans tous les domaines de la culture. Il est significatif que le modèle gothique ait trouvé une postérité dans l’édifice le plus emblématique de l’architecture moderne : le gratte-ciel américain. Conçus comme une reformulation du style ogival et non comme une imitation, les édifices géants de New York et de Chicago rivalisent pour donner aux attributs gothiques (flèche, arcs-boutants, gargouilles) un contenu symbolique nouveau à la gloire du commerce (Woolworth Building, 1913), de l’industrie automobile (Chrysler Building, 1928) ou de la presse (Chicago Tribune Tower, 1925). Plus qu’une spectaculaire réactivation du néo-gothique victorien (A.W. Pugin, Gilbert Scott), ce phénomène fait écho aux théoriciens français de l’architecture (Eugène Viollet-le-Duc, Louis-Auguste Boileau) qui voyaient dans les principes constructifs du Moyen Âge une source féconde de vitalité et de progrès.

Les chantiers de restauration des grands édifices gothiques, de plus en plus médiatisés, suscitent la curiosité des amateurs pour l’art de bâtir au Moyen Âge. Ce sujet inspire une production littéraire qui rencontre un succès international auprès d’un large public : Ken Follett fait revivre l’épopée des bâtisseurs de cathédrales dans l’Angleterre du xiie siècle (Les Piliers de la terre, 1989) ; Ildefonso Falcones raconte, sur un mode picaresque, l’édification de la basilique Santa Maria del Mar, à Barcelone, au xive siècle (La Cathédrale de la mer, 2006). Au-delà de la fiction littéraire, l’imaginaire de la cathédrale investit les arts visuels comme en témoignent les nombreuses adaptations cinématographiques du roman de Victor Hugo, depuis le célèbre Notre-Dame de Paris de Jean Delannoy (1956) jusqu’au film d’animation des studios Disney (Le Bossu de Notre-Dame, 1996). Avec l’essor de la technologie numérique, la cathédrale devient un produit multimédiatique : les sites du tourisme culturel proposent des visites virtuelles et l’industrie du divertissement adapte la modélisation tridimensionnelle des décors au jeu vidéo (voir la numérisation de Notre-Dame de Paris dans le jeu conçu par Eric Baptizat en 2014, Assassin’s Creed Unity).

L’ampleur du choc émotionnel provoqué par l’incendie de Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019, a montré la place prépondérante conservée par la cathédrale dans la culture actuelle. La conscience patrimoniale du devoir de transmission du bien commun se double d’une relation affective avec le monument, intensément vécue à l’échelle de l’individu. Éprouvé comme vivant et souffrant, riche d’une polysémie entretenue par la littérature et les arts, l’édifice médiéval affirme la continuité de sa présence dans la vie et l’imaginaire contemporains.

Bibliographie

Glaser, Stephanie A. (dir.), The Idea of the Gothic Cathedral. Interdisciplinary Perspectives on the Meanings of the Medieval Edifice in the Modern Period, Turnhout, Brepols, 2018.

Mcintosh-Varjébédian, Fiona, Zieger, Karl (dir.), Cathédrales gothiques et constructions fin-de-siècle. Des regards sur le xixe siècle, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2020.

Prungnaud, Joëlle, Figures littéraires de la cathédrale (1880-1918), Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2008.

Voir aussi : Gothique, Victor Hugo, Moines, Progressisme, Religion