Camelot
La cité imaginaire de Camelot constitue un lieu essentiel de la légende arthurienne, qui dépasse le cadre médiéval pour devenir aujourd’hui le symbole d’un âge d’or révolu. La littérature médiévale indique plusieurs châteaux comme demeures du roi Arthur, qui, comme tous les souverains du Moyen Âge, est itinérant et se déplace avec toute sa cour en fonction des saisons et des fêtes religieuses. Selon les textes, il réside à Caradigan, Carduel, Oxford, Tintagel, Carleon, Londres ou même Nantes. Lorsque Thomas Malory, dans Le Morte Darthur (version imprimée, 1485), mentionne Camelot comme résidence d’Arthur, il l’identifie clairement à la ville de Winchester – probablement à cause de l’immense table ronde exposée là-bas depuis le xiiie siècle, et peinte sous le règne d’Henri VIII pour représenter le roi Arthur. Nombreuses ont été depuis les opérations archéologiques ou touristiques visant à découvrir les vestiges d’une éventuelle véritable cité de Camelot, de Cadbury Hill et Viroconium en Angleterre à Camaret-sur-Mer dans le Finistère.
Bien que la cité reste introuvable, ou peut-être justement parce qu’elle ne correspond à aucun lieu réel, Camelot apparaît dans la littérature et les arts comme le château privilégié du roi, dont le pouvoir se centralise : elle est la cité idéale, un symbole glorieux qui incarne la démocratie émergente mise en place par Arthur et ses chevaliers. Son nom seul renvoie d’ailleurs, par métonymie, à l’ensemble de la légende, en particulier dans les pays anglophones : ainsi le film d’animation Quest for Camelot (1998) est-il renommé, pour sa sortie française, Excalibur, l’épée magique, afin de mettre en valeur un objet merveilleux plus connu du public francophone, et renvoyant plus directement à l’univers arthurien.
En 1960, la comédie musicale Camelot, créée à Broadway par Alan Jay Lerner et Frederick Loewe, contribue à populariser cette image idéalisée outre-Atlantique. Adapté de The Once and Future King (1958) de T.H. White, le spectacle met en scène Richard Burton dans le rôle d’Arthur et Julie Andrews dans celui de Guenièvre. La chanson éponyme décrit un royaume idyllique où même les saisons se comportent de façon exemplaire. Le nom de Camelot devient le symbole de ce règne illustre du roi Arthur, durant lequel le crime disparaît, et où chaque domaine – économique, social, culturel – connaît une prospérité exceptionnelle. Le spectacle, rapidement adapté en film (1967) et souvent repris depuis, est un immense succès et propage le mythe, qui se révèle d’autant plus glorieux qu’il est de courte durée : à la suite du complot fomenté par Mordred et des tensions sous-jacentes qui minent la Table ronde, le rêve arthurien finit par se briser. Mais, alors que tout semble perdu, à la veille de sa dernière bataille, le roi croise un jeune page nommé Tom – le futur Thomas Malory. Ému de l’idéalisme du garçon, le roi le fait éloigner du front pour qu’il puisse raconter, à tous, l’utopie de Camelot : « Don’t let it be forgot, that once there was a spot, for one brief, shining moment, that was known as Camelot » (« N’oubliez jamais qu’il existait autrefois un lieu idéal, le temps d’un bref instant de gloire, connu sous le nom de Camelot »). Le rêve est brisé, mais il a le mérite d’avoir existé.
Né dans la littérature et propagé par la musique, le mythe de Camelot prend rapidement une connotation politique. Peu après l’assassinat du président états-unien John Fitzgerald Kennedy en 1963, son épouse Jacqueline donne une interview au magazine Life, où elle explique l’intérêt de son mari pour le spectacle Camelot. Elle tisse là un nouveau mythe politique, auréolant les années Kennedy d’un éclat médiévaliste : en comparant directement la présidence écourtée au règne arthurien, la Première dame glorifie ce mandat pourtant marqué par son lot d’échecs et de scandales. L’administration Kennedy, en place de 1961 à 1963, est dès lors surnommée rétrospectivement « Camelot », en écho au règne utopique d’Arthur dans la comédie musicale.
Si Camelot reste parfois un lieu rêvé, de la série de comics Camelot 3000 (1982-1985), située dans le futur, au film de Jerry Zucker Lancelot, le premier chevalier (1995), cette utopie a également été largement remise en question dès la fin du xxe siècle. En 1975, les Monty Python proposent une version burlesque de la légende dans Sacré Graal ! et font de Camelot un château absurde où il est inutile de se rendre, puisque les chevaliers y chantent et dansent jusqu’à briser les tables et marcher sur des chats. Bien que le nom de Camelot reste synonyme d’une certaine nostalgie, le médiévalisme récent insiste surtout sur les désillusions qu’il implique : dans la série Camelot (2011), il ne désigne plus qu’un château en ruine, symbole d’une gloire passée et qui ne pourra être reconstruit qu’au prix de lourds efforts. Le médiévalisme ne semble plus croire au mirage de Camelot, comme le montre la série française Kaamelott (2005-2009), dont le titre souligne déjà le détournement parodique opéré. Fondé sur l’ambition arthurienne de créer un royaume prospère et uni, le château de Kaamelott regroupe finalement des chevaliers peureux, belliqueux ou stupides, qui sont certes attachants mais incapables de trouver le Graal – ou même de connaître leur nom. À défaut de faire rêver, l’âge d’or de Camelot continue du moins de faire rire.
Bibliographie
Blanc, William, Le Roi Arthur, un mythe contemporain, Montreuil, Libertalia, 2020 [2016].
Breton, Justine, Le Roi qui fut et qui sera. Représentations du pouvoir arthurien sur petit et grand écrans, Paris, Classiques Garnier, 2019.
Lupack, Barbara Tepa, Lupack, Alan, Illustrating Camelot, Rochester, D.S. Brewer, 2008.
Voir aussi : Arthur, Châteaux, Graal, Tourisme.