Calligraphie et enluminures

Maud Pérez-Simon

À la fin du Moyen Âge, l’évolution des techniques et du goût consacre le succès de l’écriture gothique, qui se caractérise par son aspect anguleux. Elle donne naissance aux caractères d’imprimerie Fraktur au xvie siècle. Éclipsée en France dès la Renaissance par les caractères Antiqua plus ronds, liés à l’humanisme naissant, elle perdure en revanche en Allemagne jusqu’au milieu du [xx]e siècle, quand le parti nazi, pour servir ses visées hégémoniques, lui préfère l’Antiqua déjà lue dans les autres pays d’Europe. L’écriture gothique subsiste néanmoins en Allemagne sur les panneaux de signalisation, les plaques de rues, les marques commerciales. En France, elle véhicule aujourd’hui des valeurs contrastées. On la retrouve chez les artisans (boucherie, fromagerie, traiteur, menuiserie…) pour connoter l’authenticité d’une tradition issue du fond des âges et garantir la maîtrise d’un savoir-faire. Mais l’écriture gothique est aussi liée à la rébellion : on peut la retrouver sur les tatouages, chez les bikers, les métalleux ou encore les punks, qui tirent une partie de leur imaginaire des dark ages, et sympathisent parfois avec l’extrême droite. Même si les nazis ont contribué à l’éradication de la Fraktur, son utilisation massive en Allemagne jusque dans les années 1940 suffit dans l’imaginaire d’après-guerre à évoquer ce pays et ses heures les plus sombres. L’écriture gothique prend alors une connotation malfaisante, guerrière, démoniaque, ce qui explique qu’on la retrouve sur les logos des groupes de hard rock et de heavy metal comme ACDC et Motörhead. Cependant, il faut signaler que plusieurs tentatives ont été faites pour créer une gothique dénuée de connotations violentes, dès les années 1530 avec Robert Granjon et ses « caractères de civilité », jusqu’en 2010 avec le caractère Adso créé par Bruno Bernard.

Dans les oeuvres médiévalistes, la calligraphie est une composante de l’immersion, qu’il s’agisse de caractères gothiques ou de dérivés : les jeux de pleins et de déliés suffisent à évoquer l’écriture à la plume, et donc le Moyen Âge. On les trouve dans les journaux pour la jeunesse du xixe siècle comme Le Journal des Demoiselles, pour marquer les intertitres, dans la bande dessinée Le Donjon de Naheulbeuk (2005-2019) pour les prises de parole du narrateur, ou encore dans la typographie du titre conçue pour la série de films Harry Potter (à partir de 2001). Au cinéma, l’écriture gothique ornait les affiches de films médiévalistes jusque dans les années 1940 (François Ier, 1937, Du Guesclin, 1949), mais elle semble réservée aujourd’hui aux films gothiques (La Famille Adams, 1991) et aux bandes dessinées et aux mangas néo-gothiques comme Requiem (2016) ou Memento Mori (2011).

Si l’on ne devait évoquer qu’un seul auteur emblématique du médiévalisme au xxe siècle, ce serait J.R.R. Tolkien, pour rappeler que son goût pour la calligraphie l’a amené à concevoir différents alphabets : les Cirth inspirés des runes anglo-saxonnes, utilisés par les elfes et les nains, et les Tengwar (ou « lettres ») et les Sarati dont la forme a été rapprochée de l’hébreu, du grec et de la sténographie. Ces deux dernières écritures se caractérisent par leurs déliés, leurs hampes et l’abondance de signes diacritiques. De nombreux fans de Tolkien ont créé des polices d’écriture informatisées capables de les reproduire. Dans la lignée de cet écrivain, les développeurs de Zelda (par exemple) ont créé un alphabet pour le peuple Gerudo et cinq autres pour transcrire l’Hylien, possédant des formes diversement inspirées des runes et du japonais.

En l’absence même de calligraphie, le phylactère aux contours parcheminés transforme pour le lecteur toute écriture en texte médiéval, comme dans la bande dessinée Le Decameron de Vincent Vanoli (2001).

Il faut distinguer deux types d’enluminure qui s’opposent en termes de connotation quoiqu’elles se côtoient sur la page médiévale : la miniature, qui se déploie dans une lettrine ou au centre de la page, et l’enluminure marginale.

La miniature est un art délicat, qui fait usage de pigments précieux, d’or fin, et renvoie à la richesse, à la noblesse, au passé somptueux. Discrète mais toujours efficace, la lettrine, simple, ornée ou historiée, est un marqueur médiéval facilement identifiable, qui vaut parfois pour métonymie des miniatures, comme dans les éditions de textes médiévaux par Ambroise Vollard au début du xxe siècle. Elle est reprise dans l’imprimerie, façon Art Nouveau, dans de belles éditions comme celle de Huon de Bordeaux par Gaston Paris en 1898. Au cinéma, La Belle au bois dormant (Disney, 1959) s’ouvre sur le feuilletage d’un manuscrit dont les riches enluminures favorisent l’immersion dans la narration et dans le passé. Shrek (2001) reprend ce schéma initial de façon parodique puisque les pages du manuscrit servent de papier hygiénique… L’esthétique du film d’animation Brendan et le secret de Kells (2009) est pour sa part entièrement fondée sur les entrelacs de l’enluminure anglo-saxonne. Les bandes dessinées de Marcel Ruijters sont un mélange de comics underground et d’enluminures médiévales (1348, 2011). Simon de Thuillières s’est à son tour fait connaître en 2020 pour ses détournements détonants d’affiches de film et d’icônes de la pop culture sous forme d’enluminures.

L’enluminure marginale, avec ses personnages hybrides et ses saynètes parfois grotesques, véhicule quant à elle une connotation ludique et parodique. Les personnages qui défilent sous le générique au début du film Robin des Bois de Disney (1973) y font un clin d’oeil. Monty Python : Sacré Graal ! (1975) entrecoupe la narration filmée d’épisodes dessinés déjantés inspirés de cet univers. Le jeu vidéo Inkulinati (2022), enfin, invente une bataille opposant les animaux et les hybrides qui hantent les marges des manuscrits.

Bibliographie

Mediavilla, Claude, Calligraphie. Du signe calligraphié à la peinture abstraitre, Paris, Imprimerie nationale, 1993.

Jacob, Marie, Blondeau, Chrystèle (dir.), « Le xixe siècle en lumière : redécouverte et revalorisation de l’enluminure médiévale en France au temps du livre industriel », Histoire et civilisation du livre, vol. 17, Genève, Droz, 2021.

Voir aussi : Authenticité, Cinéma d’animation et de fantasy, Gothique, Publicité.