Byzance
Parmi les réappropriations contemporaines du passé médiéval, l’Empire byzantin brille surtout par une quasi-inexistence, ce qui a permis à Gilbert Dagron de le définir, dans un entretien au journal Le Monde, en 2008, comme un « empire sans héritier ». Les quelques expressions ironiques présentes dans le langage français courant (« c’est Byzance », les « querelles byzantines » et autres arguties « à l’iota près ») constituent un bon résumé des rares traces laissées par cet empire dans l’inconscient collectif. Cette absence est remarquable quand on songe aux potentialités qu’aurait pu faire naître l’adéquation de Byzance, telle qu’elle fut construite par l’Occident dès l’époque médiévale, avec l’imaginaire oriental et orientaliste. C’est en effet bien avant la chute de cet empire millénaire, achevée par la prise de Constantinople par les Ottomans le 29 mai 1453, que s’est déployé tout un bagage de jugements ambivalents autour de l’Empire romain d’Orient, fait de répulsion autour de sa prétendue immoralité collective et de fascination envers ses fastes et sa splendeur – un mélange qui, rappelonsle, caractérise « l’orientalisme » dans la définition qu’en a donnée Edward Saïd (1978). Cet imaginaire médiéval naît d’une compétition opposant l’Occident et l’Empire romain d’Orient pour la captation du glorieux héritage romain antique. C’est toutefois au xviiie siècle que s’opère un véritable tournant, dans le sillage des Lumières qui firent de l’Empire byzantin l’incarnation de tous les « infâmes » à subjuguer : le despotisme oriental préfigurateur de la monarchie absolue, et la puissance temporelle d’une Église chicanière, intolérante et stérile. La condamnation globale laissée par la réflexion polémique des penseurs de l’époque, et que peinent à contredire les travaux historiques, perdure dans l’idée d’un grand déclin auquel même le développement des nationalismes grec et balkanique ainsi que l’exaltation de l’orthodoxie du monde slave et de la Troisième Rome, Moscou, ne purent totalement arracher l’Empire byzantin.
Les fondements médiévaux
Dès la fin du ixe siècle, dans l’entourage des papes, s’élève un discours polémique visant à refuser à ceux qu’on n’appelle pas encore les « Byzantins » – le terme ne s’impose qu’à la fin du Moyen Âge – le qualificatif de « Romains » dont les basileis (empereurs byzantins) s’attribuaient le monopole, comme successeurs des empereurs romains. Tous les arguments sont bons (de prétendues erreurs théologiques à la perte de l’Ancienne Rome ou à l’abandon du latin) pour dénier à cet Empire la romanité qui s’incarnerait désormais dans le pouvoir des papes à couronner le « véritable » empereur, celui d’Occident. Le monde byzantin est dès lors confondu avec celui des « Grecs », une catégorie ethnicisante qui permet de déployer à son sujet tous les poncifs orientalisants que répandaient déjà, en leur temps, Virgile et Juvénal sur ceux que la République romaine avait aisément soumis en raison de leur lâcheté, de leur faiblesse efféminée et de leur perfidie supposées. Malgré tout, l’Empire byzantin reste suffisamment prestigieux et imposant pour que ces quolibets restent une manie des seules élites intellectuelles. À partir du xie siècle toutefois, de la conquête de l’Italie méridionale byzantine par les Normands aux croisades, cette construction se répand à chaque confrontation, souvent hostile, de l’Occident latin à l’Empire byzantin et constitue un premier réservoir de poncifs orientalistes à l’égard de Byzance. Les voyageurs latins à Constantinople multiplient les témoignages sur une ville d’une richesse inouïe en biens matériels et spirituels – son capital de reliques, notamment – mais dépravée, corrompue et sans défense, prenant ainsi l’image d’une proie facile dont le sac de Constantinople par les croisés de la quatrième croisade, en 1204, sanctionna la réalité.
De l’humanisme aux lumières : curiosité savante et instrumentalisation politique
Même si c’est l’humanisme qui répandit le terme de « Byzantin », non sans connotations négatives, la Renaissance a fait naître un milieu d’érudits bien avant 1453. Une circulation massive et rapide de manuscrits grecs venus de Constantinople et du reste du monde byzantin en plein délabrement, a été permise soit par des intellectuels byzantins fuyant la menace ottomane, soit par des marchands, vénitiens notamment, qui combinaient le négoce des objets d’art à celui des ouvrages grecs au profit de grands prélats, papes, rois, princes italiens ou bourguignons, mais aussi d’intellectuels collectionneurs. L’ensemble crée des réseaux croisés de savants et de princes, première république des Lettres curieuse de tous les champs du savoir et recherchant l’héritage byzantin dans la religion, la pensée et l’histoire européennes. Ce mouvement perdure largement au xviie siècle mais prend, en particulier en France, une dimension politique qui en soutient le développement, en particulier sous le règne de Louis XIV.
En effet, alors que le roi Soleil fait préparer des plans de conquête de l’Empire ottoman – la prise de Constantinople et l’idéal de croisade n’ayant jamais été complètement enterrés, du moins pas avant le milieu du xviie siècle –, les érudits sont requis de certifier par l’histoire le lien familial qui unit les Valois, dont descendent les Bourbons, et les empereurs latins de Constantinople. L’érudition est ainsi appelée à légitimer les droits du roi de France sur le titre impérial aux dépens des sultans ottomans et des Habsbourg. Le souverain et son ministre Colbert encouragent ces travaux en fondant la première grande collection de sources relatives à l’histoire de l’Empire byzantin, subventionnée par le roi et publiée par l’Imprimerie royale installée au palais du Louvre : celle qu’on appellera la « Byzantine du Louvre » et qui, durant un demi-siècle, publie des éditions bilingues (grec/latin) des plus célèbres textes d’historiens byzantins dans des volumes in-folio luxueusement illustrés de gravures. Les travaux d’érudition de Charles du Cange complètent ces éditions. Ce que révèle cet investissement royal, politiquement orienté, c’est que ce que nous appelons l’Empire byzantin est encore, au xviie siècle, l’Empire romain. Certes, l’idée de décadence accompagne déjà les considérations sur l’Empire byzantin, mais celui-ci n’a pas de réalité historique propre, réduit à n’être qu’un « avatar » du seul véritable Empire : l’Empire romain, dont il prolonge la vie par un millénaire de ce que la période suivante qualifiera de déclin continu.
Byzance l’orientale et Byzance l’orthodoxe
Comme l’a noté Olivier Delouis, « la ruine, ce fut le xviiie siècle qui l’apporta » avec notamment Voltaire et Montesquieu : « Qu’il s’agisse de la chute de l’Empire romain d’Occident ou de la prise de Constantinople en 1453, le diagnostic des causes ne varie pas […]. Byzance apparaît comme la patrie de moines inutiles qui […] ont sapé l’ancienne Rome par leurs vaines élucubrations », ou encore le siège d’empereurs considérés comme des incapables luxurieux et criminels. Évidemment, ce que vise en particulier Voltaire au travers de ces moines, c’est « l’infâme », et au travers des empereurs de Constantinople, caricatures du « despotisme oriental », l’absolutisme. L’Empire byzantin d’après Voltaire constitue donc le miroir de la France de Louis XV. Ce tournant est également porté par l’historien anglais Edward Gibbon (1737-1794) qui, dans son Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, représente l’Empire romain d’Orient comme une pâle réplique, un avatar détraqué, vicieux et stérile du grand Empire romain, incarnant sur un millénaire une version sordide et répugnante de la gloire antique, à l’heure où se répand l’usage fort connoté de l’expression de « Bas-Empire ».
Il y a aussi, parallèlement, la question de la construction politique des États-nations que convoient les Lumières et qui se diffuse au cours du xixe siècle. C’est probablement, en partie, le nationalisme en germination, propulsé par la Révolution française, qui a aussi condamné la cosmopolite Byzance. Un des effets secondaires de ce rejet se voit dans la difficulté rencontrée par les mouvements nationalistes grecs et, plus largement, balkaniques, à se projeter dans le passé byzantin pour fournir un soubassement historique et/ou imaginaire à leur droit à une construction politique nationale. La « grande idée » en particulier, derrière le projet de « reprendre » Constantinople et de fonder en partie l’identité nationale grecque sur le passé orthodoxe, ne nourrit en réalité qu’une faible appétence envers une récupération des héritages byzantins, concurrencés par la grandeur des cités grecques antiques dont l’idéal de gouvernement correspond mieux aux désirs nationaux et démocratiques du moment. Cette limitation se ressent encore de nos jours dans la culture grecque contemporaine, à laquelle, à quelques exceptions près, le monde byzantin fournit peu de productions.
C’est donc plutôt en Europe occidentale, au xixe siècle, dans le vaste chaudron orientaliste lié à la colonisation du monde maghrébin et proche-oriental, que s’est préparé l’accommodement orientaliste de l’empire byzantin par le mélange entre les stéréotypes nés des Lumières et la littérature inscrite dans la lignée du Salammbô de Flaubert (1862). Olivier Delouis en a révélé les aspects les plus saillants dans la littérature parisienne fin de siècle, entre romans décadents à atmosphère byzantine (le Monsieur de Phocas, de Jean Lorrain, 1901), romans historiques sur décor byzantin (les trois romans byzantins de Paul Adam : Les Princesses byzantines, 1893, Basile et Sophia, 1900 et Irène et les eunuques, 1907) et pièces de théâtre à succès comme la Théodora de Victorien Sardou (1894), dans laquelle Sarah Bernhardt interprète une impératrice très libérale. S’y manifeste la synthèse de la trame fascinée et dépréciative tissée depuis le Moyen Âge sur les Byzantins perfides, empoisonneurs, lâches, efféminés et vicieux, et leurs complots de palais à répétition. Cette mode éphémère (elle s’éteint dans les années 1920) a gravé pour la postérité une atmosphère attachée au monde byzantin : déclin envoûtant, territoire mental exclamatif, portrait de ville prostituée.
En quittant l’Europe des Lumières et ses héritiers parisiens décadents, c’est un autre destin d’outre-tombe que vit Byzance, dans un esprit panslave et orthodoxe opposé au rationalisme des Lumières. D’abord en Russie, puis dans le reste du monde orthodoxe, l’architecture néo-byzantine est une des plus claires expressions de la quête nationaliste et fervente des racines médiévales de la Troisième Rome. Plus curieusement, ce style néo-byzantin connaît à partir de la fin du xixe siècle un succès peu prévisible dans la Bavière du fantasque Louis II (1845-1886), en Grande-Bretagne, en France (Notre-Dame de la garde à Marseille, le Sacré-Coeur de Paris) et aux États-Unis (l’étonnante basilique de Saint-Louis dans le Missouri). Si cette architecture est surtout incarnée dans des églises, elle n’ignore pas les synagogues et les bâtiments civils.
Le grand sommeil contemporain
La culture populaire de notre époque tourne largement le dos à l’Empire byzantin. Un bon indicateur de cette évanescence est sa rareté dans la production cinématographique comme dans celle des jeux vidéo. Le poids de l’héritage du xviiie siècle se lit jusque dans ces secteurs de la production culturelle qui, fidèles à l’opprobre traditionnellement associée à l’Empire byzantin, ne s’intéressent guère qu’à la période close par le règne de Justinien, c’est-à-dire lorsque l’Empire byzantin est encore l’Empire romain. Outre un film muet adaptant la pièce de Victorien Sardou déjà citée, on relèvera surtout un péplum franco-italien, Théodora, impératrice de Byzance de Riccardo Freda, sorti en 1954, poursuivant cette vieille fascination d’un pouvoir impérial au féminin, fortement érotisé. Dans un autre registre, celui du ridicule, on notera une brève apparition dans une comédie italienne où le rôle-phare est tenu par Vittorio Gassman, L’Armata Brancaleone (1966) ; le monde byzantin y est représenté par la femme du gouverneur byzantin de la Pouille, évidemment nommée Théodora et jouée par Barbara Steele, laquelle s’adonne (bien entendu) au sadomasochisme. À cette présence cinématographique modeste et orientée, il convient d’opposer une production romanesque qui connaît quelque succès. Elle se fonde en particulier sur un monde byzantin imaginaire focalisé (encore et toujours) sur la Constantinople de Justinien et ses relations tant avec l’Italie – à reconquérir – qu’avec le grand voisin, l’Empire perse sassanide : on citera notamment les deux volumes de La Mosaïque de Sarance (1998-2000) de Guy Gavriel Kay dont le fond historique adhère assez précisément au vie siècle byzantin. Dans un autre genre, une série d’enquêtes « policières » déploie, à la manière de celles du juge Ti dans la Chine des Tang, les aventures de Léon le Protospathaire (Le Luth d’ébène, 2013, L’OEil de cuivre, 2021) : exceptionnellement, c’est ici non Constantinople mais les provinces de l’empire (Césarée de Cappadoce, Thessalonique), et non le règne de Justinien mais le début du IXe siècle, qui forment le décor de ces romans policiers historiques, probablement parce que leur auteur est un historien byzantiniste grec, Panagiotis Agapitos.
Le revival nationalo-ottoman de la Turquie d’Erdogan ajoute désormais à ce maigre palmarès un péplum turc à gros budget sur la prise de Constantinople. Sorti en 2012, cet énorme succès populaire (Fetih 1453 de Faruk Aksoy) dont le héros est Mehmed II, reprend bien des poncifs éculés sur la déclinante Byzance, sans toutefois en rajouter à l’excès, car si l’adversaire avait été trop faible, la gloire de son vainqueur aurait été bien pâle.
Le monde byzantin souffre ainsi toujours à la fois de désintérêt, d’ignorance et de son visage de despotisme oriental hiératique, alors qu’on ne trouve guère, quand on l’examine bien, de culture plus élastique, plus ouverte à l’intégration et plus adaptable – c’est même sans doute là l’origine de sa millénaire longévité.
Bibliographie
Delouis, Olivier, « Byzance sur la scène littéraire française (1870-1920) », in Marie-France Auzépy (dir.), Byzance en Europe. Actes de la table ronde tenue dans le cadre du Congrès international des études byzantines de Paris (2001), Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2003.
Georgelin, Hervé, « Réunir tous les “Grecs” dans un État-nation, une “Grande Idée” catastrophique », Romantisme, vol. 1, n° 131, 2006.
Stouraitis, Yannis, « Is Byzantinism an Orientalism? Reflections on Byzantium’s Constructed Identities and Debated Ideologies », in Yannis Stouraitis (dir.), Identities and Ideologies in the Medieval East Roman World, Édimbourg, Edinburgh University Press, 2022.
Voir aussi : Authenticité, Orientalisme, Turquie