Brésil

Clínio De Oliveira Amaral Maria Eugenia Bertarelli

Dans un pays où le Moyen Âge n’a jamais existé dans le sens que l’on donne à ce terme en Europe, c’est dans le sillage d’une conceptualisation européenne qu’il a été « inventé ». Le médiévalisme, omniprésent, a contribué à la réflexion sur divers aspects de l’histoire et de la formation sociale, culturelle, religieuse et politique du Brésil. Pour l’analyser, on doit prendre en compte deux points centraux : d’une part l’utilisation du Moyen Âge à travers des catégories opposées et complémentaires (modernité et archaïsme, civilisation et développement retardé, progressistes et conservateurs ou encore capitalisme et féodalisme) ; d’autre part le fait que le passé médiéval est devenu l’objet d’un discours idéologique et politique pour retrouver un lien organique entre les naissances des diverses nations américaines tout en plaçant celles-ci à un stade historique moins avancé que l’Europe. Mais est-il possible d’affirmer que de telles perspectives sont encore présentes au xxie siècle ? On en trouve un indice dans la réception positive au Brésil du livre de Jérôme Baschet, La Civilisation féodale, de l’an mil à la colonisation de l’Amérique (2004), traduit en portugais en 2006. Reprenant la thèse du long Moyen Âge de Jacques Le Goff, ce livre défend l’idée que relier le passé des sociétés coloniales à l’histoire européenne amène à concevoir leurs sociétés actuelles comme des réminiscences d’un modèle déjà dépassé par la modernité.

Le poids de l’héritage colonial

Dès le xixe siècle, les intellectuels brésiliens s’approprient le Moyen Âge d’une façon ambivalente. Ils associent l’Indien brésilien au chevalier médiéval, à travers une représentation devenue très fréquente dans le romantisme, dans une perspective d’exaltation nationaliste de « notre passé » médiéval. Le roman exemplaire de cette conviction (positive) reste Iracema de José de Alencar (1865), qui relate l’histoire d’un couple mixte formé d’une femme indienne et de son compagnon colon. Cependant, un usage négatif de ce médiévalisme apparaît également, par exemple dans Hautes Terres de Euclides da Cunha (1902). Le roman dépeint la guerre dite « de Canudos » (1896-1897) durant laquelle la population du Nord-Est, composée de sertajenos (campagnards) qui avaient construit une ville autour d’un chef religieux et millénariste, a été massacrée par l’armée républicaine. Le récit oppose le peuple qui habite dans la zone sous régime républicain, moderne, et les sertajenos, qui, selon les autorités, vivent dans une temporalité « médiévale », c’est-à-dire marquée par un retard économique et social.

Une forme de colonialisme intellectuel européen imprègne également le champ de l’historiographie, qui emploie des archétypes médiévaux pour modeler l’historiographie brésilienne et ainsi justifier le massacre indigène comme étant, au xxe siècle, dans la continuité de la colonisation en Afrique. Ainsi, le concept de féodalisme et l’adjectif « féodal » ont été utilisés par certains intellectuels du xixe siècle pour définir la survivance néfaste de la période coloniale, le pouvoir de l’aristocratie foncière, et le retard des secteurs émergents qui se présentaient comme les agents de la modernité. Au xxe siècle, outre son usage en politique, en économie le féodalisme était envisagé comme un système puissant dont on devait arriver à sortir pour mettre en place le capitalisme avant le dépassement de ce dernier par le socialisme.

Il importe de bien comprendre que l’utilisation de l’imaginaire médiéval dans l’histoire du Brésil, que ce soit sous l’angle positif ou négatif, est toujours étroitement liée à l’imaginaire colonial ; et cela a perduré même après l’indépendance politique, car les élites brésiliennes voulaient maintenir leur statut de « civilisés », héritiers de la modernité venue d’Europe.

Au cours du xxe siècle, des oeuvres importantes attribuent donc le retard de certaines régions et certains peuples au passé médiéval. Ainsi, dans Dante Alighieri e a tradição popular no Brasil (1963), Câmara Cascudo associe le Nord-Est brésilien à la religiosité européenne médiévale, avec des caractéristiques prémodernes, qui auraient connu peu de transformations au cours des temps. Ces régions sont à l’époque envisagées par la plupart des intellectuels brésiliens comme un symbole du retard national : leurs habitants vivraient dans une temporalité différente par rapport au Sud-Est où sont concentrées les villes plus riches du Brésil.

La façon dont le Moyen Âge a été incorporé à la culture intellectuelle produit également une interprétation en termes de retard et de permanence quand il s’agit d’analyser des performances comme les Cavalhadas. Ces événements populaires, organisés à l’occasion des fêtes Juninas ou du Divino Espírito Santo dans les régions rurales du Brésil, mettent en scène une bataille entre deux armées, l’une chrétienne et l’autre musulmane. Les réjouissances durent environ trois jours : après un premier moment de jeux où les chevaliers doivent montrer leur habileté avec les armes et les chevaux, vient le combat entre les chrétiens (qui portent des robes bleues) et les musulmans (en robes rouges ou roses), dans une représentation ritualisée, malgré les variations régionales. Elle débute par un échange entre les ambassades, durant lequel l’émissaire du roi chrétien propose à l’émissaire « infidèle » de se convertir volontairement au christianisme. Comme il ne l’accepte pas, la bataille commence, avec différents mouvements militaires, jusqu’au siège du château. Évidemment, elle se termine par la victoire chrétienne et la conversion des « infidèles ».

Cette pratique festive peut en partie se comprendre comme la re-sémantisation de traditions européennes : d’une part l’appropriation des hauts faits des héros médiévaux de la tradition ibérique, comme les victoires du Cid contre les Maures, d’autre part l’utilisation de l’imaginaire médiéval de Charlemagne et ses 12 chevaliers, selon la tradition établie par la Chanson de Roland (fin du xie siècle). Cependant, les études brésiliennes sur les Cavalhadas semblent encore trop attachées à la seule idée de réminiscence, entravant la compréhension d’aspects qui sont inhérents au folklore brésilien : d’une manifestation culturelle se réappropriant une tradition européenne, on en est en effet arrivé à une création nouvelle, fortement marquée par l’identité locale. Cette insistance sur l’héritage cache en outre l’utilisation de l’imaginaire européen pour « blanchir » la société, en montrant son lien aux traditions catholiques blanches et en réaffirmant, comme dans la bataille mise en scène, la supériorité des occidentaux sur les Africains.

La conviction, encore forte, au Brésil, de l’importance de l’héritage européen, est donc porteuse de significations idéologiques. Elle demeure présente au niveau des productions audiovisuelles qui mobilisent des références médiévales, comme le montre l’exemple du feuilleton Deus Salve o Rei, diffusé en 2018 sur la plus grande chaîne de télévision. Son objectif était d’exploiter le succès commercial de la série Game of Thrones (2011-2019) chez un public de jeunes adultes et d’adolescents consommateurs de produits culturels relevant de la fantasy d’inspiration médiévale. Cependant, une réflexion critique s’est développée, dans une perspective médiévaliste consistant à penser les usages du passé médiéval dans des sociétés qui n’en ont pas (au sens donné à ce terme en Europe), en mettant l’accent sur le rapport entre le médiévalisme et la théorie décoloniale. Que ce soit dans le cas des Cavalhadas ou du feuilleton télévisé, on gagne à réfléchir aux rapports entre l’utilisation du Moyen Âge, en tant que concept, et la théorie médiévaliste, au sens d’appropriation du passé, pour éclairer les idéologies dominantes.

La religion chrétienne très présente

Une des caractéristiques du médiévalisme brésilien est l’usage de la référence médiévale dans le domaine de la religion, visible dans la représentation des sertanejos et des foules « illettrées » et « superstitieuses » telle qu’elle est invoquée par les conservateurs pour défendre la « vraie » tradition chrétienne. C’est le cas de la TFP (Société brésilienne pour la défense de la tradition), association religieuse civile fondée en 1960 par Plínio Corrêa de Oliveira, qui renvoie explicitement au Moyen Âge européen comme berceau de la civilisation chrétienne. Le xxie siècle a vu croître l’usage des références médiévales en matière de religion et de politique, les deux étant entrelacées. On mentionnera ainsi le cas des Arautos do Evangelho, nés d’un schisme au sein de la TFP après le décès de Plínio Corrêa. Ils ont formé une association de fidèles pour le droit pontifical, reconnue par le Saint Siège en 2001 et désormais présente dans 78 pays. Fondée par monseigneur João Clá, d’orientation théologique thomiste, l’association cherche sa légitimité dans le Moyen Âge, jusque dans la construction de monuments : elle a ainsi bâti une basilique néogothique, Notre-Dame-du-Rosaire, à Caieras.

Dans le champ politique, on note une convergence de plusieurs utilisations dès le XIXe siècle, aussi bien à droite qu’à gauche. Dans sa version conservatrice, outre la recherche d’un passé idéalisé, blanc, masculin et autoritaire, la droite brésilienne a réélaboré le passé médiéval avec pour objectif de transformer les Brésiliens en êtres « civilisés » à travers leur inclusion dans la tradition judéo-chrétienne. Depuis 2016, on a pu voir au Brésil, dans le cadre des manifestations antidémocratiques, plusieurs personnes vêtues d’armures pour faire allusion au Moyen Âge, par exemple le chevalier de Taubaté, qui s’exprime sur YouTube.

À gauche aussi, le Moyen Âge a été présenté comme le point de départ de l’histoire, mais il s’agit cette fois d’un passé représentatif de l’oppression, comme on peut le voir dans cette déclaration d’un groupe féministe (le Frente Femista de Porto Velho) en 2016 : « Nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas pu brûler. Nous sommes aussi les petites-filles des femmes indigènes, qu’avec la notion de progrès, vous avez tenté de décimer, mais vous n’avez pas réussi. Nous sommes les petites-filles des femmes noires que vous avez exploitées et violées dans les senzalas [anciennes maisons des esclaves]. Nous avons résisté et la force n’a pu pas nous éloigner de nos Orixás [divinités africaines] ni réduire au silence nos tambours. Nous sommes les voix de la résistance, elle vient de notre sang même. Nous ne nous rendrons pas. Vous ne nous réduirez pas de nouveau au silence. »

Comme dans le cas du chevalier de Taubaté, l’idéalisation du Moyen Âge est complètement décorrélée du Moyen Âge historique dans la mobilisation dans le champ politique. D’une façon différente du médiévalisme en Europe, le Moyen Âge représente au Brésil une idée vide, un non-lieu en perpétuel mouvement en fonction de ses ambivalences. Les Brésiliens ont d’ailleurs dépassé leur condition de « consommateurs de Moyen Âge », qui pouvait être celle de José de Alencar au xixe siècle, pour exporter à leur tour la façon brésilienne d’envisager la période médiévale comme un concept hyperbolisé. Dans plusieurs pays où les institutions religieuses brésiliennes sont présentes, comme en France et en Pologne, au lieu d’« inventer leur Moyen Âge » en s’appuyant sur l’histoire nationale de ces pays, elles ont au contraire choisi de reconstruire le passé médiéval comme dans leurs sièges brésiliens, de manière spectaculaire et anhistorique. La conception du Moyen Âge établie au Brésil est ainsi à son tour devenue un produit d’exportation.

Bibliographie

Altschul, Nadia R., Ruhlmann, Maria (dir.), Iberoamerican Neomedievalisms: The “Middle Ages” and Its Uses in Latin America, Amsterdam, ARC Humanities Press, 2022.

Altschul, Nadia R., Politics of Temporalization: Medievalism and Orientalism in Nineteenth-Century South America, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2020.

De Oliveira Amaral, Clínio, Bertarelli, Maria Eugenia, « Long Middle Ages or Appropriations of the Medieval? A Reflection on How to Decolonize the Middle Ages through the Theory of Medievalism », História da Historiografia, vol. 13, 2020.

Voir aussi : Religion