Bradley Marion Zimmer
Marion Zimmer Bradley (1930-1999) est une romancière américaine célèbre pour ses réécritures féministes de mythes culturels, et notamment de la légende arthurienne, dans son cycle d’Avalon.
La place qui est faite dans l’histoire littéraire à cette écrivaine mariée à un pédophile condamné par la justice, et reconnue complice de ses crimes qu’elle a pu tenter de justifier au nom d’une liberté sexuelle supposément bridée par les normes sociales, doit être accompagnée des plus grandes précautions. Reste qu’elle a exercé une influence sur le milieu de l’imaginaire (science-fiction et fantasy) et du médiévalisme nord-américain des années 1960 à 1990, jusqu’à recevoir un World Fantasy Award posthume pour l’ensemble de sa carrière en 2000.
Quand elle reprend des études de troisième cycle dans l’université californienne de Berkeley au milieu des années 1960, elle s’impose comme une figure majeure des organisations de fans alors en pleine ébullition contre-culturelle : déjà autrice d’une des premières fan fictions situées dans la Terre du Milieu de J.R.R. Tolkien (« The Jewel of Arwen », dans le fanzine I Palantir en 1961), elle est, en 1966, une des principales co-fondatrices de la Society for Creative Anachronism (SCA), aujourd’hui la plus grande association de reconstitution (pseudo-)historique au monde, dont elle aurait forgé le nom. Son propre univers de Ténébreuse (Darkover), auquel elle consacre un premier roman dès 1958, fédère l’un des fandoms organisés les plus précoces (avec structure associative, fanzine, anthologies), proche des communautés féministes et lesbiennes. Dans ce cadre, elle a accompagné les carrières d’autres autrices comme Mercedes Lackey et Diana L. Paxson.
Cependant, c’est surtout sa réécriture de la matière arthurienne du point de vue des femmes qui a marqué de son influence l’un des imaginaires médiévalistes majeurs de la deuxième moitié du XXe siècle, en liant le merveilleux médiéval au folklore celtique, aux néo-paganismes en plein essor (le New Age de l’ère du Verseau) et à un féminisme essentialiste aujourd’hui daté, associant les femmes aux forces naturelles et magiques d’un passé archaïque en voie de disparition. Dans The Mists of Avalon en 1983 – dont la traduction française en deux volumes par Brigitte Chabrol, Les Dames du Lac et Les Brumes d’Avalon, en 1986-1987, relève davantage de l’adaptation en raison d’importantes coupes et de choix éloignés de la version originale, par exemple en matière d’onomastique –, Marion Zimmer Bradley reprend directement la trame de la somme de Thomas Malory Le Morte Darthur (édition Caxton, 1485). Mais elle adopte le point de vue des femmes, largement absentes de son hypotexte : Viviane, grande prêtresse d’Avalon ; Gwenhwyfar (graphie « celtique » de Guenièvre), l’épouse d’Arthur qui défend ardemment une religion chrétienne très négativement perçue comme annihilant les anciennes formes de croyance ; et surtout « Morgan le Fay » qui devient le personnage principal, demi-soeur et amante d’Arthur, déchirée entre deux mondes, celui de la société humaine et celui de la magie, du petit peuple et des « sorcières » d’Avalon, qui s’éloignent irrémédiablement.
Le très grand succès de l’ouvrage, qui repose sur une psychologie modernisée (la bisexualité d’Arthur et Lancelot par exemple) et sur la dramatisation de l’opposition religieuse, a popularisé auprès d’un large public les croyances et rites ésotériques dont l’autrice était familière : dans sa préface, elle cite, parmi les « groupes néo-païens locaux qui [l]’ont aidée », les « Covenants of the Goddess », les « Nouveaux Druides réformés » et l’oeuvre de la fameuse sorcière Starhawk, très influente sur le développement des coven Wicca aux États-Unis. Bradley elle-même s’était intéressée au mouvement rosicrucien et avait cofondé en 1961 le Aquarian Order of the Restoration, un groupe inspiré par la spiritualiste Dion Fortune, avant de participer activement au Darkmoon Circle à partir de 1978. The Mists of Avalon décrit, au travers des prêtresses d’Avalon, les rites d’une communauté féminine, fondés sur un calendrier naturel cyclique, celui des fêtes saisonnières celtes.
Ce roman est progressivement devenu le centre d’un ensemble en expansion, le « cycle d’Avalon », développé par Marion Zimmer Bradley à partir de 1993 avec Diana L. Paxson (elle-même membre de cercles néo-païens), qui le continue après le décès de Bradley. Sa cohérence se fonde sur un système de réincarnations de personnages, reprenant au fil des siècles le même rôle dans l’équilibre des forces spirituelles (le Merlin, la grande déesse, le Dieu cornu) : sont ainsi reliés au règne d’Arthur l’Angleterre romaine de La Colline du dernier adieu (1994), par l’intermédiaire du roman Le Secret d’Avalon (1997), mais aussi les temps légendaires de l’Atlantide, abordés d’abord dans La Chute d’Atlantis (1983), avec La Prêtresse d’Avalon (2000, texte qui établit la filiation entre les anciens mystères et l’avènement du christianisme romain) puis avec Les Ancêtres d’Avalon de Diana Paxson en 2004, qui prolonge le récit jusqu’au Moyen Âge arthurien.
Bibliographie
Larue, Anne, Fiction, féminisme et postmodernité. Les voies subversives du roman contemporain à grand succès, Paris, Classiques Garnier, 2010.
Spivack, Charlotte, Merlin’s Daughters: Contemporary Women Writers of Fantasy, New York, Greenwood Press, 1987.
Voir aussi : Arthur, Avalon, Femmes, Religion