Barbares

Bruno Dumézil

En 1982, le personnage de Conan le Barbare crève l’écran dans un film homonyme de John Milius. Les pectoraux massifs d’Arnold Schwarzenegger, son slip en fourrure et son impressionnant casque à cornes imposent au public une certaine vision du barbare. Certes, un tel personnage ne relève pas du médiévalisme puisque ce sont les Grecs de l’Antiquité qui ont inventé le mot de « barbare » et qui ont défini la plupart des stéréotypes, physiques et mentaux, qui lui sont attachés. Rome y ajoute l’idée d’une frontière, généralement artificielle, qui séparerait le sauvage du civilisé. Mais comme la chute de l’Empire romain s’accompagna de l’essor de rois venus de l’extérieur (ou réputés tels), les premiers temps du Moyen Âge se trouvèrent souvent désignés sous le nom de « temps barbares ».

Fascination ou rejet

Ces siècles perçus comme obscurs fascinent les Occidentaux dès la Renaissance. Certains Humanistes les dépeignent comme une catastrophe ayant mis fin à un âge d’or antique ; d’autres érudits croient y deviner les ferments de la civilisation européenne. Mais tous imaginent l’aspect des peuples apparus sur les décombres de l’Empire romain en empruntant des éléments à Hérodote, à Tacite et à la statuaire hellénistique. Ce faisant, les barbares médiévaux se trouvent confirmés dans leur apparence ancienne, marquée par une musculature excessive, une nudité partielle ou totale, une pilosité exubérante et le port de tatouages. Entre tous les peuples, les groupes germaniques suscitent le plus d’intérêt, car ils ont réussi à vaincre Rome et sont réputés être les ancêtres de certains peuples européens. Le xvie siècle les rêve proches de la forêt, ce qui constitue un signe d’animalité pour les auteurs catholiques, ou de pureté pour les luthériens. Même Montesquieu, qui ne les aime guère, reconnaît une certaine énergie primitive à « Nos pères, les Germains ».

À l’époque romantique, les barbares réussissent à attirer un public croissant ; des livres pourtant ardus comme le Déclin et la chute de l’Empire romain (1776-1788) d’Edward Gibbon connaissent un énorme succès. L’opinion publique continue pourtant d’osciller entre la fascination et le dégoût. L’admiration se montre particulièrement nette dans les espaces de tradition protestante, où la forte diffusion des traductions de Tacite a amené à voir dans les Germains un peuple libre et vertueux, opposé à une Rome éternellement oppressive et corrompue. À partir de l’époque de Schiller, les intellectuels allemands décident même de renoncer au mot de « barbare » ; seul le terme de « Germains » a droit de cité, sous-entendant qu’une civilisation brillante a occupé l’espace entre le Rhin et la Vistule. Cependant, la plupart des Français cultivent l’opinion inverse. Michelet affiche ainsi son mépris pour ces sauvages enfantins, tout en leur reconnaissant quelques qualités héroïques. Plus sombres, les Récits des temps mérovingiens (1840) d’Augustin Thierry visent à démontrer que les grandes invasions ont perturbé le bel ordonnancement de la société gallo-romaine. Quant aux Italiens, ils hésitent. Beaucoup se sont en effet pris de passion pour les Lombards : ce groupe germanique n’a-t-il pas été à l’origine de la première unité de la péninsule ?

Une réprobation générale continue en revanche d’entourer les peuples que la tradition classique présentait comme des barbares nomades de l’Est. Dans l’opéra de Verdi (1846), Attila constitue l’incarnation de la violence et de l’impérialisme. Au xixe siècle, les musulmans se trouvent d’ailleurs assez souvent englobés dans cette vision ethnographique du barbare oriental, perçu comme despotique, polygame et esclavagiste. Pour Chateaubriand, les croisades, mais aussi la colonisation française au Maghreb, constituent des réponses légitimes à l’éternelle menace que représenterait la barbarie orientale. Seuls les nationalistes hongrois développent une vision positive du nomade venu de l’est, et encore cela passet- il par une « débarbarisation » des figures d’Attila et d’Arpad, présentés comme des monarques éclairés.

Un legs wagnérien déterminant

Le romantisme allemand diffuse l’idée selon laquelle les « ancêtres » ont vécu en harmonie avec la nature primitive tout en cultivant le goût de la guerre : le Römisch-Germanisches Zentralmuseum de Mayence, le Germanisches Nationalmuseum de Nuremberg et le Musée d’Archéologie nationale de Copenhague illustrent alors l’« Antiquité germanique » par des panoplies d’armes menaçantes, auxquelles s’ajoutent des tableaux montrant des forêts primitives. Ces thèmes prennent de l’ampleur au milieu du xixe siècle. Mis en scène pour la première fois en 1876, le Ring de Richard Wagner offre une synthèse de l’image du jeune héros germanique à la fois païen, violent et pur. Les représentations contribuent également à populariser le personnage féminin de la valkyrie, jusque-là peu connu, pour lequel s’impose le physique des plantureuses cantatrices. L’immense succès de la Tétralogie wagnérienne définit donc, pour longtemps, une certaine apparence pour le personnage du barbare : pagne de peau, torse nu et cheveux longs deviennent le dress code de tout bon tueur de dragons. Pendant des décennies, la structure du récit wagnérien reste si bien connue qu’elle permet des variations ludiques tel un cartoon avec Bugs Bunny (What’s Opera, Doc?, 1957). L’animation japonaise s’en empare pour illustrer le ténébreux destin d’Albator (Harlock Saga, 1999). Le héros Siegfried devient aussi un protagoniste des Chevaliers du Zodiaque : Asgard (1988) et un combattant récurrent des jeux vidéo Soulcalibur.

Démultiplication des barbares au XXe siècle

À l’évidence, le médiévalisme du xxe siècle a dû composer avec le legs considérable de Wagner, paradoxalement, puisque ce dernier n’a jamais utilisé le terme de « barbare » pour désigner ses propres personnages. Des sources d’inspiration secondaires se font peu à peu jour. Par exemple, depuis l’époque romaine, le barbare était perçu comme homme de la frontière ; il pouvait donc rencontrer l’esthétique du western. Au début des années 1930, l’Américain Robert E. Howard reprend l’idée tout en lui adjoignant sa propre conception pessimiste de l’aventure humaine : son personnage de Conan est présenté comme l’ultime barrière de la civilisation avant le déferlement d’une sauvagerie radicale venue de peuples orientaux. Tragique à l’origine, Conan se normalise au gré des reprises et des nouvelles aventures. Il se virilise également, jusqu’à devenir l’incarnation de la force masculine. Au début des années 1980, ce barbare simplifié se retrouve dans la culture de masse avec des personnages comme He-Man (Musclor en français), venu de l’industrie du jouet ; en 1982, le barbare devient également une classe jouable du jeu de rôle Donjons & Dragons.

En Angleterre, l’image du barbare s’est plutôt recomposée au sein de la fantasy savante. Dans le monde de Narnia, C.S Lewis reprend les interprétations médiévales de la barbarie pour désigner les peuples refusant l’alliance avec Dieu. Plus prudent, J.R.R. Tolkien utilise rarement le terme de « barbare » et ne l’essentialise pas. Quant aux éléments traditionnellement associés aux Germains (pilosité différente, langage incompréhensible, vie proche de la nature), il les associe à des ethnies très différentes, qui ne sont ni supérieures, ni inférieures aux civilisés en termes de sens moral. Les cavaliers du Rohan, que Tolkien présente d’une manière qui peut évoquer des barbares fédérés du ve siècle, sont dépeints comme non-savants mais sages, farouches mais bienveillants ; les hommes hautement civilisés du Gondor les tiennent pour des frères. Quant aux peuples du sud, de l’est et du pays de Dûn, ils apparaissent certes beaucoup plus violents ; mais ces ennemis des Peuples Libres ne sont pas intrinsèquement mauvais, trompés qu’ils ont été par de grands civilisés, qu’il s’agisse de Sauron, de Saruman ou de ces anciens Numenoréens que sont les Nazgûl.

Contemporain de Tolkien et porteur d’une érudition comparable, l’Argentin Jorge Luis Borges joue à de multiples reprises avec la figure du barbare tel que l’avait construite le xixe siècle. Il emprunte par exemple au moine bénédictin du viiie siècle Paul Diacre l’image du Lombard Droctulf, qui abandonne son peuple pour aider Rome, dans sa nouvelle Récit du guerrier et de la captive (1949) : un tel homme fut-il un traître, un héros ou l’ancêtre involontaire du peuple italien ? De même, des sauvages du Rapport de Brodie (1970) inversent toutes les normes sociales et religieuses de la civilisation ; mais le respect de règles, même aberrantes, ne montre-t-il pas qu’ils sont parfaitement humains ? On appréciera tout particulièrement la nouvelle Ulrica où Borges envisage de réécrire les Nibelungen en adoptant le point de vue du dragon Fafner, lequel se désole qu’un jeune guerrier décérébré tente de s’emparer de l’anneau maudit qu’il a pris tant de soin à cacher.

Par certains aspects, l’oeuvre de Borges montre que, dès l’immédiat après-guerre, certains thèmes avaient déjà été surexploités. Dans les années 1970, l’image héroïque est ainsi ridiculisée dans le comic strip de Dik Browne Hägar Dünor, où un porteur de casque à cornes vit dans la terreur de son épouse, laquelle tente de le faire participer aux tâches ménagères. Le barbare Loup-Ardent fait l’objet d’un cycle de livres « dont vous êtes le héros » (1984-1985) qui use d’une ironie pince-sans-rire : cet ex-sauvage de la frontière est contraint d’apprendre la magie savante, d’épouser une princesse hautement civilisée et de se débarrasser de l’épée maudite qui faisait toute sa force. Et lorsque que Terry Pratchett décide, dans ses Annales du Disque-Monde (1988-2015), de parodier les archétypes de la fantasy, c’est tout naturellement qu’il crée le personnage de Cohen le barbare, un vieillard rhumatisant mais toujours bagarreur, qui se souvient du bon vieux temps où l’on pouvait trouver partout des demoiselles nubiles à secourir. Dans la série Kaamelott, Alexandre Astier exploite également les personnages d’Attila le Hun ou du roi des Burgondes pour amuser son public autour de stéréotypes connus.

Somme toute, les barbares ont-ils une grande place dans la fiction médiévaliste actuelle ? Oui sans doute, si l’on considère leur place dans les séries récentes, et notamment dans Game of Thrones (2011-2019). Peut-être la chance des barbares est-elle de vivre dans le monde de la Nature éternelle, c’est-à-dire dans l’atemporalité. Les ethnographes antiques et médiévaux ne leur reconnaissaient pas d’évolution dans leurs cultes, leurs structures politiques ou leurs modes de vie. Cette immobilité, même si elle est un peu fruste, peut paraître rassurante face aux inquiétudes que suscitent le changement technologique et la construction de sociétés complexes. Un peuple de l’éternel présent est-il toujours un peuple sans histoire ? À la marge de la barbarie classique, les Vikings fascinent parce qu’ils ont eux aussi connu des crises de transformation : les exils des chefs, la construction de nouveaux royaumes, l’impact de la christianisation, bref la rupture avec les origines, voilà autant de moments dont témoignent aussi bien la série Vikings (2013-2020) que le jeu vidéo Assassin’s Creed : Valhalla (2020). À l’inverse, le simple barbare est une icône, facilement reconnaissable mais parfois trop immobile – sauf peut-être quand le monde civilisé s’effondre ou que ses habitants connaissent une crise si grande que les bases de la vie sociale ne fonctionnent plus ; dans ce cas, le retour à une Nature idéalisée mais brutale apparaît, dans les oeuvres postapocalyptiques, comme la seule solution.

Bibliographie

Dumézil, Bruno (dir.), Les Barbares, Paris, PUF, 2016.

Michel, Pierre, Un mythe romantique, les Barbares, Lyon, PUL, 1981.

Nicolet, Claude, La Fabrique d’une nation. La France entre Rome et les Germains, Paris, Perrin, 2006.

Voir aussi : Armes (hors épées), Cinéma d’animation et de fantasy, Jeux vidéo, Vikings