Bande dessinée
Une rencontre récente
Contrairement au cinéma, la bande dessinée n’a pas tout de suite rencontré le Moyen Âge, et si celui-ci s’est fait progressivement une place dans ce médium d’abord dédié à l’humour et aux scènes de moeurs contemporaines, par sa rencontre avec l’image d’Épinal et avec les besoins éducatifs de la iiie République, il faut attendre 1937 pour voir apparaître, en Amérique, la première série d’aventures médiévaliste vraiment significative : Prince Vaillant. Créée par Harold Foster, la série s’est poursuivie au-delà de la retraite de son créateur en 1979, au rythme régulier d’une double planche par semaine, parcourant un monde médiéval fantaisiste, censément situé au ve siècle de notre ère, mais enrichi de souvenirs empruntés aux Celtes, aux Vikings et, naturellement, à l’apogée de la chevalerie féodale. On y retrouve même des éléments plus récents, comme des cabines de bateaux à la mode du xviie siècle, voire des baignoires à l’allure furieusement 1900 et bien sûr des robes et des coiffures inspirées par le cinéma hollywoodien, en particulier la chevelure à la garçonne du héros, qui va devenir un « mythème » incontournable de la bande dessinée médiévaliste. Les pérégrinations de Prince Vaillant nous racontent comment un fils du roi de Thulé devient chevalier de la Table ronde et parcourt le monde – on le voit même faire une virée en Amérique ! – en croisant tous les personnages et en expérimentant toutes les situations topiques de l’imaginaire médiévaliste développés depuis l’aube du romantisme : le château du roi Arthur s’inspire massivement de Neuschwanstein, l’alanguissement des poses préraphaélites se retrouve au détour de chaque page et le caractère échevelé des intrigues renvoie tant à Walter Scott qu’aux premiers représentants de la fantasy. Par ailleurs, Foster n’oublie pas qu’il a longtemps dessiné Tarzan, dont les aventures présentent parfois des analogies avec celles de Conan le Barbare.
La bande dessinée belge pionnière
Prince Vaillant est édité en France dès les années de guerre et son influence se révèle décisive sur une bande dessinée francophone en plein essor, qui reste cependant pour l’essentiel, trente ans durant, fidèle à une vision conventionnelle et idéalisée du Moyen Âge. Cela n’empêche pas quelques notables réussites : dès le premier numéro du Journal de Tintin, en 1946, le dessinateur Jacques Laudy publie ainsi une adaptation fidèle de la chanson de geste des Quatre fils Aymon, dont la tradition narrative était restée bien vivante en Belgique. Citons également le très catholique Thierry de Royaumont de Quimper et Forget (1953-1958), qui mêle habilement édification morale et poursuites échevelées (le dernier volet introduisant même des comploteurs masqués rappelant les super-méchants de la bande dessinée américaine), Le Chevalier blanc, solidement documenté, de Liliane et Fred Funcken (dès 1953), ou les premières aventures de Chevalier Ardent (à partir de 1966) de Craenhals, dont le héros est visiblement un clone de Prince Vaillant, mais placé dans un environnement nettement plus crédible historiquement.
La plus célèbre des bandes dessinées médiévalistes belges reste cependant Johan et Pirlouit de Pierre Culliford alias Peyo, d’abord consacrée au seul Johan (Pirlouit n’apparaît qu’au tome 3), lequel accuse également une ressemblance physique manifeste avec Prince Vaillant. Le chronotope de la série se calque en revanche sur un Moyen Âge féodal mieux identifiable que celui de la série américaine : pas de roi Arthur et, malgré un recours ponctuel au merveilleux (nains, géants, source merveilleuse et autres sortilèges), Peyo réactive tout un imaginaire historique de tradition européenne. Même si son intrigue est bien différente, La Flèche noire (1959) ne fait pas par hasard signe au roman homonyme de Stevenson, et Le Châtiment de Basenhau (1954) ou Le Sire de Montrésor (1960), avec leurs félons et leurs héritiers spoliés, se réfèrent directement à la tradition romanesque du Moyen Âge. Le personnage de Pirlouit incarne d’ailleurs un type médiéval parfaitement historique voué à un grand succès dans la bande dessinée médiévaliste : celui du ménestrel errant (même s’il ressemble plus à Assurancetourix qu’à Bernard de Ventadour). Peyo le présente ainsi chantant des textes médiévaux authentiques ou déployant de manière presque didactique (dans Le Sire de Montrésor) les différents objets nécessaires à la chasse au faucon. En même temps, le dessinateur a eu l’idée de génie d’introduire dans sa série des petits lutins qui rompent complètement l’ancrage référentiel dans la société féodale. D’abord comparses d’un album où ils devaient rester cantonnés (La Flûte à six trous, 1960, titre qui deviendra significativement, dans ses rééditions, La Flûte à six schtroumpfs), les Schtroumpfs volent en effet assez vite la vedette aux deux protagonistes, dont Peyo abandonne les aventures pour se consacrer complètement à celles de ses lutins bleus, anticipant la vogue post-moderne de la fantasy, par une hybridation audacieuse entre Moyen Âge « réaliste » (avec les guillemets qu’il convient d’y mettre) et fantasmagorie légendaire. Les Schtroumpfs vivent ainsi des aventures où une quotidienneté relativement terre-à-terre côtoie une magie plus ou moins inquiétante (selon qu’elle émane du Grand Schtroumpf ou de Gargamel), en perpétuant un principe allégorique qui prête aux héros des préoccupations liées aux questions de société les plus contemporaines.
D’autres pays européens ont également développé des séries médiévalistes, comme l’Italie avec Capitan L’Audace de Pedrocchi et Molino (1939-1948), l’Espagne avec le Capitan Trueno d’Alcazar et Ambros (depuis 1956), ou la Belgique néerlandophone avec Le Chevalier rouge (De Rode Ridder) de Willy Vandersteen et Karel Vershuere (depuis 1959), dont 19 volumes ont paru en français (1984-1985). Quant aux comics américains, ils poursuivent une voie qui hybride volontiers Moyen Âge et super-héros, et qui reste assez méconnue en France. L’emblématique Camelot 3000 de Mike W. Barr et Brian Bolland (à partir de 1982) a néanmoins suscité un certain écho dans sa traduction française (1983-1985) et n’a peut-être pas été sans influence sur le virage plus tardivement pris par la bande dessinée médiévaliste européenne en direction de la fantasy.
Le tournant « réaliste » des années 1970
Les années 1970 vont voir un changement majeur dans la bande dessinée médiévaliste européenne. L’accession de la bande dessinée francophone à une maturité qui en fait éclater le lectorat en la rendant enfin capable d’exprimer des problématiques adultes se conjugue au massif regain d’intérêt du public pour l’histoire médiévale. La bande dessinée médiévaliste rompt alors avec ses stéréotypes bien-pensants, qui associaient en fait la dévalorisation du médium et le mépris des Trente Glorieuses pour le Moyen Âge, pour se ressourcer dans une documentation historique propice à la mise en scène de héros nettement moins idéalisés que ceux de l’âge précédent : les années 1970 renchérissent volontiers dans la mise en scène d’antihéros, dont la multiplication est tout à fait parallèle à leur succès dans le cinéma du Nouvel Hollywood.
La collection « Vécu » des éditions Glénat, profitant de l’engouement de l’époque pour la recherche historique, lance à partir de 1985 de nombreuses séries médiévalistes, qui revisitent par exemple la légende arthurienne en la plaçant dans le contexte de l’Empire romain agonisant (Les Héros cavaliers de Cothias, Rouge et Tarral, 1986-1997), reconstituent l’époque des cathares (Mémoire de cendres de Jarbinet, 1995-2007) ou réinterprètent la relation conflictuelle entre Richard Coeur de Lion et Philippe Auguste (L’Empereur du dernier jour de Cothias et Boubé, 1994-1998). Ce tournant historisant est dominé par François Bourgeon qui, en trois albums seulement, fait des Compagnons du crépuscule (1984-1990) une référence incontournable, à mille lieues de l’idéalisme ancien, soutenue par une documentation impeccable et un dessin d’une précision rare, située dans une époque particulièrement sordide (le xive siècle de la guerre de Cent Ans) et ne reculant pas devant l’érotisme : Bourgeon a créé un classique qui marque l’apogée du second âge, que l’on peut dire « réaliste », de la bande dessinée médiévaliste, au point que l’on en oublie presque que la fin du premier tome et une bonne partie du second font une large part à un fantastique celtique lorgnant déjà vers la tendance à la fantasy qui marquera l’âge suivant.
L’autre grande réussite du paradigme « réaliste » est sans doute Les Tours de Bois-Maury d’Hermann (1984-2021), qui, du point de vue de la crudité et de la brutalité, ne le cède en rien aux Compagnons du crépuscule : le monde occidental des premières années du xiie siècle, de la France à la Palestine en passant par la Scandinavie, y est reconstitué d’un pinceau à la fois méticuleux et visionnaire. Dans la même veine historisante, l’Isabelle de Jean-Claude Servais (1984) rompt avec les représentations conventionnelles des châteaux forts de pierre en situant son intrigue dans un « château sur motte » en bois de la fin du xie siècle ; même si l’histoire se termine comme un conte de fées morganien, c’est ce trait de réalisme historique qu’on a d’abord retenu. Quant à Balade au bout du monde, de Makyo et Vicomte, l’une des séries les plus emblématiques des années 1980, elle propose, dans son premier cycle (1982-1988), une hybridation qui fera date entre les geôles de Piranèse et l’architecture curiale de la fin du Moyen Âge.
Vers la fantasy
Les séries que l’on vient d’évoquer montrent que la frontière entre historicité et fantasy a toujours été mince. Le pas sera franchi dans l’une des séries de bandes dessinées francophones les plus populaires d’aujourd’hui : si les premiers albums de Thorgal (publié dans Tintin dès 1977) se situent encore dans la veine réaliste alors dominante, une première franche incursion en-dehors de ce cadre se fait jour dans le septième album de cette série, en 1984. On y apprend que Thorgal est, comme le dit le titre, « l’enfant des étoiles », un rejeton d’astronautes venus du futur ; cet élément sera repris de loin en loin, alors même que le monde de Thorgal se révélera de plus en plus influencé par la magie, le légendaire et le fantasmagorique. Ce glissement net du côté de la fantasy informe, à partir de la fin des années 1990, le nouveau paradigme dominant de la bande dessinée médiévaliste, parallèlement au métissage progressif de la science-fiction littéraire et cinématographique. Deux albums du début des années 1980 (La Porte de Bréchéliant de Rodolphe et Ferrandez, 1983, et L’Épée du roi Arthur de Castelli et Tacconi, 1981), nous montrent d’ailleurs que la tentation science-fictionnelle de la bande dessinée médiévaliste n’a guère duré : ces deux récits, qui essaient de réduire le mythe arthurien à l’intervention d’hommes du futur, sont aujourd’hui bien oubliés.
La place nous manque pour passer en revue toutes les bandes dessinées médiévalistes d’aujourd’hui, et, au-delà de l’immense variété de ses formes, on pourrait constater que la bande dessinée historisante n’est, certes, pas morte et a même retrouvé un certain rayonnement en inspirant des albums dont l’information a été dûment vérifiée par des historiens de métier. Ainsi de la série Ils ont fait l’histoire (co-éditée par Glénat et Fayard depuis 2014), consacrée aux grands personnages de l’histoire de France et supervisée par des historiens confirmés. Souvent traitées dans un style graphique très conventionnel, ces séries comprennent néanmoins quelques réussites, tel Le Trône d’argile (Jarry, Richemond et Théo, depuis 2006) qui narre avec vigueur la période particulièrement troublée de la guerre civile des Armagnacs et des Bourguignons jusqu’à l’apparition de Jeanne d’Arc.
On constate aussi l’émergence d’adaptations directes de romans médiévaux, volontiers traités dans un graphisme simplifié où l’on sent la rafraîchissante influence des dessinateurs de « L’Association » (dont les chefs de file, Sfar et Trondheim, ont aussi contribué à la bande dessinée de fantasy avec la fameuse série Donjon, lancée en 1998) ; ainsi de l’adaptation du roman du Bel Inconnu (xiiie siècle) par Nathalie Ferlut (2004-2005), ou du Roman de Renart par Mathis et Martin (2007-2009). Cette tendance a d’ailleurs évolué vers des reprises plus personnelles ou imaginatives qui hybrident sources médiévales et préoccupations plus contemporaines : le Capucin de Florence Dupré de La Tour (2006-2008) se situe dans un monde arthurien en voie de décomposition ; Messire Guillaume de Bonhomme et Bonneval (2006-2009) est un récit initiatique qui mêle la quotidienneté médiévale et l’imaginaire merveilleux ; Du Graal plein la bouche des frères Anfré (2008) est une variation graphiquement très novatrice et narrativement assez caustique sur un thème décidément inépuisable.
Le gros de la production ressortit néanmoins à la fantasy. Ainsi la production des éditions Soleil de Toulon (mais les éditions Glénat et Delcourt la talonnaient et la seconde a même racheté Soleil en 2011) s’est-elle multipliée sur les rayonnages des libraires, avec des reprises proliférantes du fond arthurien, de la mythologie scandinave ou des contes populaires, quand elle ne se livre pas à d’étonnants syncrétismes : dans la série Durandal, par exemple (Jarry et Lemercier, 2010-2012), la qualité de « préfet de la marche de Bretagne » de Roland est prétexte à hybrider chanson de geste et matière celtique. Dans toutes ces séries, les amateurs de sensations fortes trouvent indéniablement leur compte entre ésotérisme celtisant, histoires de barbares sauvages à souhait et séries pseudo-historiques mettant en scène grands seigneurs aux moeurs dignes du marquis de Sade, prétendus rois de France lubriques et désaxés ou croisés en lutte contre des zombies.
Une proximité originelle ?
La rencontre de la bande dessinée et du Moyen Âge n’est pas totalement fortuite : la bande dessinée offre en effet, dans sa conception artisanale, de fortes analogies avec la pratique manuscrite médiévale. De part et d’autre de l’« âge typographique » (pour reprendre la terminologie de McLuhan), la bande dessinée et le manuscrit privilégient ce que Rodolphe Töppfer, inventeur et premier théoricien de la bande dessinée, appelait l’« autographie ». Au-delà de quelques ressemblances ponctuelles entre l’organisation des miniatures médiévales et la pratique moderne de la bande dessinée, le schématisme anti-mimétique de la peinture du Moyen Âge entre ainsi en profonde consonance avec la simplification graphique qui confère son efficacité aux plus incontestables réussites du neuvième art, et un nombre croissant de bandes dessinées médiévalistes trouvent en effet tout naturel de raconter les récits enchâssés dans leur narration principale sur un mode graphique pastichant ou parodiant les pratiques du Moyen Âge. De Arthur, une épopée celtique (Chauvel, Lereculey et Simon, 1999-2006), qui use d’un graphisme pseudo-irlandais pour mettre en évidence ses récits insérés, au Troisième Testament d’Alice et Dorison (1997-2003), qui imite les miniatures du xive siècle, en passant par Craenhals, véritable pionnier qui, dès les premiers albums de Chevalier Ardent a multiplié les représentations de supports narratifs typiquement médiévaux (vitrail, parchemin, tympan sculpté, etc.), les dessinateurs ont rivalisé d’inventivité pour rendre hommage à l’art de leurs prédécesseurs du Moyen Âge.
Bibliographie
Corbellari, Alain, REUSSER-ELZINGRE, Aurélie (dir.), Le Moyen Âge en bulles, Gollion, InFolio, 2014.
Martine, Tristan (dir.), Le Moyen Âge en bande dessinée, Paris, Karthala, 2016.
Walker, Vadillo, Walker, Monica Ann, « Comic Books Featuring the Middle Ages », in Vincent Ferré (dir.), Médiévalisme, modernité du Moyen Âge. Itinéraires. Littérature, textes, cultures, n° 3, 2010.
Voir aussi : Calligraphie et enluminures, Enfance, Peinture, Super-héros.