Avalon
Dans la matière médiévale du xiiie siècle, Avalon est un lieu continental, un vallon, où la fée Morgane exerce son influence sur les chevaliers infidèles, en particulier dans le Lancelot en prose, dans La Mort le Roi Arthu, puis au xve siècle dans la version de Sir Thomas Malory. Blessé à mort par Mordred, fils incestueux que le roi a eu avec Morgane, et qui veut prendre la couronne, Arthur est emmené en Avalon selon une tradition dérivée de Monmouth (vers 1135).
Ce site se distingue des autres formes d’espaces médiévaux, des autres topiques ou motifs de l’imaginaire médiéval comme la forêt, le château, l’abbaye ou le lac. Avalon est en effet connu dans la tradition médiévaliste, essentiellement à partir du xixe siècle, comme l’île des fées, un lieu d’éternité où les héros ne sont jamais vraiment morts mais se reposent éternellement dans un cadre relevant d’une forme d’âge d’or et d’utopie. Avalon est un non-lieu, un espace chimérique, qui s’extrait du temps et de l’espace.
Lieu d’immortalité, Avalon est avant tout un mythe qui engendre plusieurs productions écrites, ajoutant chacune une pierre à l’édifice du récit, qui se métamorphose selon les textes et les époques. Topographiquement même, il s’agit tantôt d’un vallon caché à l’intérieur d’une forêt dense (dans le Lancelot en prose), tantôt d’une île-montagne émergeant des flots et de la brume – selon une représentation de Malory reprise tant et plus par le xixe siècle, de William Morris à Edgar Allan Poe, en passant par Hoffmann et bien d’autres. Poe, dans sa nouvelle L’Île de la fée (1841), Hoffmann, dans Les Mines de Falun (1819), mais aussi les frères Grimm, dans l’histoire de Blanche Neige (1812), ou encore George Sand dans Laura, voyage dans le cristal (1864) ont en effet eux aussi réinventé le mythe, même si leurs écrits fantastiques ne mentionnent pas directement les noms d’Avalon ni de Morgane.
Notre époque lie étroitement le personnage de Morgane au mythe médiéval d’Avalon, tel le minotaure inséparable de son labyrinthe. Morgane, personnage secondaire de la matière arthurienne, apparaît en effet à partir du xixe siècle comme celle qui régit l’île. Si Avalon rappelle la mythologie grecque, « les îles fortunées », appelées encore « les îles de l’Âge d’or », cette ressemblance avec un jardin des Hespérides se dévoile en partie grâce à la présence de Morgane et de ses huit soeurs, régnant en Avalon, qui dès le romantisme pourraient être apparentées aux nymphes par leur érotisme. Dans la mise en image du mythe d’Avalon à partir du xixe siècle, par la peinture préraphaélite ou chez Johann Heinrich Füssli et Arnold Böcklin, le personnage de Morgane l’ensorceleuse témoigne d’une telle mutation du lieu comme île de la séduction. Alliant savoir et création, tant charnelle que poétique, la fée apporte une dimension érotique essentielle à Avalon, chez des auteurs contemporains comme Michel Rio dans son roman homonyme (1999), ou Marion Zimmer Bradley dans Les Dames du Lac et Les Brumes d’Avalon (1982, prenant place dans la série Le Cycle d’Avalon), où le récit est conté du point de vue des femmes. Avant tout proche de personnages tournés vers le soin et la guérison, comme dans les contes, Morgane voit son « héros » transmuté, dans la redécouverte du mythe médiéval, en « luxure » par l’influence de la religion chrétienne. C’est ainsi que Morgane peut devenir tentatrice et manipulatrice dans les réécritures du mythe d’Avalon, depuis le xixe siècle.
On notera que ce nom revient aussi, sous une forme reconnaissable, dans le Légendaire de J.R.R. Tolkien, où Avallonë est soit une cité portuaire située sur l’île de Tol Eresseä, et la plus proche du Valinor divin, soit l’île elle-même, l’auteur proposant même l’orthographe Avallon et une étymologie transparente : awa-(au loin) lóna (île, terre reculée). Elle constitue un double de l’île de Númenor où vivent des mortels dans une sorte d’âge d’or laissant peu à peu la place à un déclin provoqué par l’hybris de ses habitants, qui débouche sur un destin cataclysmique comparable à celui de l’Atlantide – de manière exemplaire, les deux îles phares de l’imaginaire occidental moderne se mêlent chez cet écrivain. Chez d’autres, Avalon devient le refuge de l’île engloutie, comme dans Taliesin et Merlin, les deux premiers volumes du cycle arthurien de Stephen Lawhead (2002-2007), où « le Roi-pêcheur », Avallach, et la « dame du Lac », sa fille Charis, pris à tort pour des représentants du peuple fée, appartiennent à une race différente.
Le cinéma puis les jeux vidéo s’emparent à leur tour de cette légende. Dans les jeux Tomb Raider: Legend (2006) et Underworld (2008), Avalon est au coeur de l’aventure de Lara Croft. Au cinéma, John Boorman la met en scène dans le film Excalibur en 1981, quand plus tard, le Japonais Mamoru Oshii intitule en 2001 Avalon son film de science-fiction qui se déroule pour une part au sein d’un jeu vidéo Avalon, créé par « les Neuf Soeurs », plus coloré que le monde réel. « Avalon » évoque alors une forme d’utopie, un monde meilleur, comme dans le film homonyme de Barry Levinson (1990) où ce lieu fantasmé désigne la terre promise américaine pour une famille d’immigrés juifs.
Bibliographie
Lysoe, Éric, « Souvenirs d’Avalon », Cahiers de recherches médiévales, n° 11, 2004.
Lepage, Yan G. (ed.), Lancelot en prose, Marie-Louis Ollier (trad.), t. 4, Paris, Le Livre de poche, 2002.
Malory, Thomas, Le Morte Darthur, Marguerite-Marie Dubois (trad.), Quimper, Corentin, 2012.
Voir aussi : Arthur.