Authenticité
Comme le montre l’exemple arthurien, la recherche de l’authenticité n’a pas toujours été au coeur des fictions médiévalistes : jusqu’aux années 1950, les auteurs ne cherchent pas à placer la cour de Camelot dans son environnement historique supposé. Harold Foster, créateur en 1937 de la bande dessinée Prince Vaillant, situe ainsi les aventures de son héros, chevalier de la Table ronde, dans l’Europe du ve siècle, mais il lui donne une armure de « chevalier normand » du xiie siècle. « Si j’avais dessiné [le roi Arthur] comme me l’avaient dépeint mes recherches, explique-t-il, personne n’y aurait cru. Je ne peux pas dessiner le roi Arthur avec une barbe noire, vêtu de peaux d’ours mêlées à des bouts d’armures romaines […] car ce n’est pas comme cela que se l’imaginent les gens. »
L’enjeu, on le voit, est surtout pour l’auteur d’aller dans ce qu’il estime être le sens des représentations communes du Moyen Âge afin de ne pas heurter son public. Cependant, celles-ci évoluent. À partir des années 1960, des romancières comme Rosemary Sutcliff avec Le Glaive au crépuscule (1963) commencent ainsi à mettre en scène le mythe arthurien dans son contexte historique supposé. Cette volonté, affichée comme une recherche d’authenticité, s’explique en réalité par d’autres raisons : il s’agit d’abord de se démarquer de la génération précédente ; en outre, le vie siècle, dont on ne connaît que peu de choses à cause de la rareté des sources d’époque, constitue un parfait décor pour créer des fictions et inventer librement ; enfin, l’image d’un Arthur comme « dernier des Romains », ultime défenseur de l’héritage de Rome face au barbare, fait écho à une Angleterre qui vient de perdre son empire colonial. Bref, l’authenticité alors revendiquée – et on s’accorde à dire aujourd’hui que le roi de Camelot est un personnage de fiction – renvoie plus au contexte contemporain qu’à une quelconque réalité historique que les spécialistes savent difficile à cerner dans sa globalité.
Cela n’empêche pas l’authenticité de devenir un élément clé du médiévalisme actuel. La profusion d’oeuvres inspirées du Moyen Âge, et l’immense diffusion, à partir des années 1970, de la fantasy, qui renvoie à une époque féodale totalement imaginaire, fait de la revendication de réalisme un véritable produit d’appel pour un public qui souhaite retrouver un « vrai » Moyen Âge. Des films ou des jeux vidéo s’entourent d’experts et de chercheurs pour mieux garantir aux spectateurs qu’ils auront devant les yeux des temps médiévaux authentiques. L’équipe du film Le Nom de la rose (Jean-Jacques Annaud, 1986) a ainsi fait appel à des historiens comme Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt, ce qui n’empêche pas ce long-métrage de prendre de grandes libertés et de s’appuyer fortement sur des stéréotypes médiévalistes, comme l’immense donjon abritant une gigantesque bibliothèque, qui font plus écho à une image fantasmée de l’époque féodale qu’à une quelconque réalité. En parallèle, le succès des fictions consacrées au Moyen Âge pousse de plus en plus de médiévistes à intervenir publiquement pour critiquer les clichés qu’elles diffusent. Ce faisant, ces spécialistes contribuent à mettre le débat sur l’authenticité sur le devant de la scène.
Celui-ci a désormais une telle importance qu’il touche même des oeuvres de fantasy. On a pu ainsi qualifier la série Game of Thrones (2011-2019), inspirée du cycle de romans Le Trône de fer (publiés à partir de 1996) de « fantasy réaliste ». Mais là encore son créateur, G.R.R. Martin, cherche surtout à se distinguer de la génération précédente d’écrivains de fantasy (J.R.R. Tolkien et ses imitateurs américains, par exemple). Comme il l’explique dans une interview au Times Entertainment en avril 2011 : « Je lisais beaucoup de romans historiques. Et le contraste entre ce genre et la plupart de la fantasy à l’époque était spectaculaire, car beaucoup d’imitateurs de Tolkien ont mis en place un décor quasi médiéval, mais il s’agissait d’un Moyen Âge digne de Disneyland. » Il continue ensuite en décrivant sa vision d’un Moyen Âge authentique : « Les mauvais auteurs [de fantasy] s’inspirent des structures sociales médiévales […] mais ils ne semblent pas comprendre ce que cela signifie. Ils écrivent des scènes dans lesquelles la jeune paysanne courageuse gronde le méchant prince. [Dans la réalité] le méchant prince l’aurait violée. Il l’aurait mise aux fers et aurait ordonné qu’on lui jette des ordures dessus. » La « vraie » époque féodale de Martin est donc associée à un temps sanglant, idée que reflète la trame de ses romans où, de trahisons en batailles, les personnages meurent un à un. Mais cette vision s’appuie en réalité elle-même sur les poncifs du médiévalisme négatif en vogue depuis le xixe siècle, où le Moyen Âge est dépeint, notamment par des auteurs progressistes, comme un temps dominé par une aristocratie violente et où, faute de science médicale, l’hygiène n’est pas respectée – idée que l’on retrouve dans nombre de séries et de longs-métrages médiévalistes filmés dans des tons sombres et des paysages emplis de boue.
La revendication d’authenticité doit donc être replacée dans son contexte, et il est important de garder à l’esprit que chaque oeuvre médiévaliste nous apprend sans doute plus sur son époque de production que sur celle qu’elle est censée représenter.
Bibliographie
Alvestad, Karl, Houghton, Robert (dir.), The Middle Ages in Modern Culture: History and Authenticity in Contemporary Medievalism, Londres, Bloomsbury Academic, 2020.
Blanc, William, « Game of Thrones. Au-delà du réel », in Mathieu Potte-Bonneville (dir.), Game of Thrones, série noire, Paris, Les Prairies ordinaires, 2015.
Paci, Aurélie, Soulard, Thierry, Les Mystères du Trône de fer 2. La clarté de l’histoire, la brume des légendes, Paris, Pygmalion, 2021.
Voir aussi : Passé