Assassins

William Blanc

Les nizârites, branche de l’islam chiite ismaélien fondée par Hassan ibn al-Sabbah à la fin du xie siècle en Perse, aux alentours de la forteresse d’Alamut, ont donné lieu, dès le Moyen Âge, à une série de légendes noires développées tant par leurs adversaires musulmans sunnites que par les auteurs chrétiens. Beaucoup ont décrit ce groupe de mystiques, adeptes de l’assassinat ciblé, comme une secte de fanatiques dirigée par un être mystérieux, le « Vieux de la Montagne » – vite associé à al- Sabbah – qui, affirme-t-on, usait de drogues pour endoctriner ses fidèles et les envoyer dans des missions suicides. Cette image, que l’on retrouve dans nombre de sources européennes comme Le Devisement du monde (vers 1299) de Marco Polo, a eu des effets jusque dans le langage. Le substantif hashishi (littéralement : « bas peuple »), l’un des termes arabes servant à décrire de manière péjorative les nizârites, a ainsi donné à partir du xvie siècle en français le mot « assassin ».

Hassan, une métaphore politique

Ce sont d’abord les Jésuites – ordre fondé en 1539 par Ignace de Loyola, vite critiqués pour l’influence qu’ils exercent auprès des cours catholiques – qui sont comparés pendant les guerres de Religion, de manière négative, aux Assassins. Comme d’autres protestants, Agrippa d’Aubigné (dans la Confession catholique du sieur de Sancy, vers 1597) met ainsi sur le même plan les chambres de méditation de la Compagnie de Jésus et les méthodes du Vieux de la Montagne « enfermant dans son paradis contrefait les assassins zelez [sic] ». Près d’un siècle et demi plus tard, dans sa lettre à Mademoiselle Volland du 12 août 1762, Diderot reprend cette accusation dans le contexte d’une vaste campagne pour l’interdiction de l’ordre qui aboutit en 1773. Elle perdure au xixe siècle sous la plume d’auteurs libéraux, comme Adolphe Boucher qui, dans son Histoire dramatique et pittoresque des Jésuites (1845-1846), écrit : « L’Association dont nous venons d’esquisser la physionomie étrange n’eut pas pour fondateur Ignace de Loyola, un chrétien d’Espagne, mais bien Hassan ben Sabbah, musulman du Khorassan, contrée de la Perse ! Les sectateurs d’Hassan furent nommés Haschischin. »

En réponse, de l’autre côté de l’échiquier politique, dès le début de la période révolutionnaire en France, les auteurs royalistes comparent aux assassins les jacobins puis les montagnards, et les plus en vue d’entre eux, comme Marat ou Robespierre, au Vieux de la Montagne. Il s’agit là non seulement de dénoncer les exécutions de masse durant la Terreur, mais aussi d’alimenter l’idée que les républicains formeraient une société secrète fanatique obéissant à un pouvoir occulte. L’abbé Barruel réutilise cette théorie dans ses Mémoires pour servir à l’histoire du jacobinisme (1797-1799), où il trace un lien entre le complot franc-maçon qu’il imagine, les Assassins et les Templiers. Ces derniers deviennent alors – bien qu’historiquement les deux groupes, à part des contacts ponctuels, n’aient pas grand-chose à voir – les doubles des hommes d’Hassan ibn al-Sabbah.

Tout au long du xixe siècle, la comparaison des républicains aux Assassins se diffuse largement dans la littérature réactionnaire. Avec son Histoire de l’ordre des assassins (1818) vite traduite dans de nombreuses langues, l’Autrichien Joseph von Hammer-Purgstall popularise la légende noire associée aux nizârites, expliquant ainsi qu’après « la chute d’Alamut, [les Assassins] tâchèrent de conserver, sinon une puissance politique, du moins une influence cachée. La constitution de la loge du Caire, la série graduée des initiations, les dénominations de maîtres, de compagnons, d’apprentis, la doctrine publique et la doctrine secrète, le serment d’obéissance passive, nous retrouvons tout cela dans ce que nous avons vu, lu ou entendu de nos jours, sur les sociétés secrètes qui ont été les instruments de tant de révolutions. »

Stéréotypes orientalistes et antisémites

Cette imagerie, où l’on peut aisément déceler des allusions aux grades maçonniques (en italique dans la citation ci-dessus), est remployée dans le discours antisémite. Les juifs, venus d’un Orient supposément toujours engoncé dans l’obscurité du Moyen Âge, n’ont ainsi rien à faire dans l’Occident moderne, selon le pamphlétaire raciste Édouard Drumont (La Libre Parole, 1892) : « Après le Déicide […] [i]l se forma une secte qu’on croit être celle des Kabbalistes ou des Kassadim, et qui offre une grande analogie avec les Assassins du Vieux de la Montagne […]. L’Orient a produit, produit encore, produira toujours de ces associations étranges, dont tous les membres sont unis par des liens mystérieux, garantis contre toute indiscrétion par l’inviolable secret que les initiés se jurent entre eux, protégés par la gravité même des complicités qu’ils portent, en commun. Tout un côté du Moyen Âge est là. »

On retrouve des propos similaires lorsqu’il s’agit d’associer une partie, si ce n’est l’ensemble, des populations musulmanes à des fanatiques. On fait ainsi remonter l’origine supposée des mouvements jihadistes contemporains, pourtant sunnites, à l’ordre des Assassins, comme dans l’épisode « Isaac et Ismael » de la série américaine de politique fiction À la Maison-Blanche, réalisé juste après le 11 septembre 2001. Cette imagerie, qui, on le voit, continue de faire de l’Orient un monde médiévalisé, terreau d’une religion obscurantiste poussant au fanatisme, ne date pas du début du XXIe siècle. Elle est déjà présente sous la plume de l’auteur anglais Sax Rohmer, l’inventeur de Fu Manchu, dans le roman La Malédiction d’Allah (1919), dans lequel le héros n’est pas opposé cette fois à l’incarnation du « péril jaune », mais à un imitateur du Vieux de la Montagne qui a refondé l’ordre des Assassins. Cette organisation est décrite comme « une survivance du Moyen Âge (dark ages) » qui « ne saurait être tolérée de nos jours », agissant dans l’obscurité de la nuit (caractéristique éminemment médiévaliste) pour envahir subrepticement et détruire l’Occident. On retrouve des stéréotypes similaires dans les comics de super-héros avec le personnage de Ra’s al Ghul, créé en 1971 pour le compte de l’éditeur DC. Celui-ci est en effet un véritable calque du Vieux de la Montagne : vivant depuis plusieurs siècles, il est né en plein Moyen Âge, au cœur de l’Afrique du Nord, et dirige une organisation terroriste, la Ligue des assassins. Face à cette figure renvoyant à un Orient associé à une époque féodale ténébreuse, son adversaire américain, Batman, représente pour sa part l’incarnation de la Modernité lumineuse menacée par l’obscurité. Nombre d’univers de fantasy reprennent à leur compte une imagerie proche : dans le monde du Trône de fer développé par George R.R. Martin à partir de 1996, c’est à l’est dans le continent d’Essos qui rappelle le Levant des orientalistes, qu’est basé l’ordre des Sans-Visage, secte qui mélange dévotion religieuse et pratique de l’assassinat.

La légende noire du Vieux de la Montagne et du pouvoir supposé absolu qu’il aurait eu sur des sicaires fanatisés peut aussi servir à évoquer la tyrannie, voire le totalitarisme. Dans son roman Alamut (1938), l’auteur slovène Vladimir Bartol a utilisé l’histoire d’Hassan ibn al-Sabbah pour prévenir ses contemporains des dangers du fascisme et du nazisme. Son ouvrage, toutefois, ne suscite de l’intérêt qu’à partir des années 1980 (il est ainsi traduit en français en 1988, puis en anglais en 2004), à un moment où le terrorisme islamiste opère largement dans le monde. En novembre 2001, le journaliste André Clavel écrit une critique du roman dans les pages de L’Express sous le titre « Ben Laden mode d’emploi », où il explique qu’il faut lire l’ouvrage de Bartol « pour avoir une description quasi clinique de ce qui se trame du côté des montagnes afghanes et des fiefs islamistes ». À nouveau, la rhétorique médiévaliste (avec le terme « fief ») est convoquée pour dépeindre l’Orient.

Fascination et fantasmes

Toutefois, comme d’autres archétypes du Moyen Âge oriental, le Vieux de la Montagne et les Assassins sont des figures qui fascinent en Occident. En 1809, l’orientaliste français Silvestre de Sacy est le premier à tracer un lien entre le terme arabe hashishi et le haschich, résine psychotrope issue du cannabis. Naît alors un attrait pour cette drogue, notamment dans les milieux littéraires romantiques. En 1844, le docteur Jacques-Joseph Moreau de Tours fonde ainsi à Paris le club des Hashischins que fréquentent des auteurs férus de médiévalisme comme Gérard de Nerval. Pour eux, la prise d’un stupéfiant renvoyant à une secte associée tant à l’Orient qu’au Moyen Âge permet de partir vers un ailleurs, loin de l’Europe moderne. Dans un texte qu’il consacre à ce club dont il est lui-même un membre, Théophile Gautier explique ainsi : « J’allais à l’île Saint-Louis, endroit vertueux et patriarcal s’il en fut, consommer un mets étrange qui servait, il y a plusieurs siècles, de moyen d’excitation à un scheikh imposteur pour pousser des illuminés à l’assassinat. Rien dans ma tenue parfaitement bourgeoise n’eût pu me faire soupçonner de cet excès d’orientalisme […], on vous aurait dit qu’il existait à Paris en 1845, à cette époque d’agiotage et de chemins de fer, un ordre des haschischins […], vous ne l’auriez pas cru. » Cette idée d’un voyage immobile est d’ailleurs reprise au xxe siècle par le psychédélisme. Le groupe de rock progressif français Ange compose ainsi en 1972 la chanson « Le Vieux de la Montagne » dont les paroles évoquent le trip sous influence : « Connaissez-vous l’histoire du vieux de la montagne, Cerveau de charbon noir regard au ciel de bagne, Métamorphose, Métamorphose. »

Les Assassins revêtent aussi un caractère positif chez des écrivains férus d’ésotérisme. Pour eux, le Vieux de la Montagne et ses hommes seraient les dépositaires d’une tradition que l’Occident, perverti par les Lumières et la Modernité, aurait oubliée. Julius Evola, auteur fasciste italien, dans Le Mystère du Graal (1937), fait des Assassins et du Vieux de la Montagne non seulement des alliés, mais le pendant levantin des Templiers dans leur lutte pour préserver la « Tradition » issue d’une civilisation aryano-nordique face à la montée en puissance du christianisme qui annonce, lui, la Modernité.

Assassins et culture pop

Cette aura de mystère qui entoure le Vieux de la Montagne, vu comme dépositaire d’une vérité réservée aux rares initiés, le transforme en sujet de choix pour les fictions contemporaines, thrillers ou romans de fantasy urbaine, qui veulent mettre en scène, derrière le quotidien moderne, une réalité magique cachée empreinte de médiévalisme. L’intrigue du Pendule de Foucault (1988) d’Umberto Eco tourne ainsi autour de la fascination de certains milieux réactionnaires pour les sociétés secrètes, Templiers et Assassins en tête. Quelques années plus tard, les auteurs du jeu de rôle Vampire : la Mascarade, dans lequel il est possible d’incarner des créatures fantastiques évoluant au sein de la société contemporaine, inventent à partir de 1991 un clan de vampires orientaux spécialisés dans le meurtre ciblé, les Assamites, dans lequel on retrouve nombre de noms associés aux nizârites ou à leur légende noire : basés à Alamut, dirigés par un ancien appelé le Vieux de la Montagne, ils agissent dans l’ombre. Mais c’est sans doute à travers la franchise vidéoludique Assassin’s Creed, commencée en 2007, que l’imagerie du Vieux de la Montagne et des Assassins se diffuse aujourd’hui le plus au sein du grand public. Ceux-ci représenteraient un groupe de rebelles occultes luttant secrètement pour la liberté du genre humain, alors que les Templiers seraient eux les tenants d’un État fort et du capitalisme. Ultime avatar du mythe des nizârites ? Sans doute, en attendant le prochain.

Bibliographie

Blanc, William, « Les assassins médiévaux : une légende noire entre complots et drogues », Retronews, 28 juin 2021.

Daftary, Farhad, Légendes des Assassins. Mythes sur les Ismaéliens, Paris, Vrin, 2007.

Guba, Jr. David A., Empire of Illusion: The Rise and Fall of Hashish in Nineteenth-Century France, thèse de doctorat, Philadelphie, Temple University, 2018.

Voir aussi : Orientalisme, Templiers.