Arthur

Justine Breton

Le roi Arthur est probablement le héros le plus célèbre du médiévalisme contemporain – ce qui, face à d’autres noms devenus mythiques comme Robin des Bois ou Jeanne d’Arc, n’est pas peu dire. En France, même si des auteurs tentent dès le Moyen Âge de concurrencer l’image de ce roi anglais en glorifiant la figure de Charlemagne, la popularité d’Arthur dépasse aujourd’hui très largement celle de l’empereur carolingien. Il est le souverain du royaume de Logres, dans l’actuelle Grande-Bretagne, le protégé et l’élève de l’enchanteur Merlin, l’époux trahi de la belle Guenièvre, le roi juste et conquérant qui unit les peuples bretons sous un même pouvoir, le porteur de l’épée Excalibur, plus dure que le roc. Il est le fondateur de la Table ronde, une institution incitant les chevaliers à accomplir des prouesses pour venir les raconter aux autres membres, formant ainsi une émulation positive et une image de la circulation des récits. Il est celui qui lance la quête du Graal, laquelle met à l’épreuve tant de chevaliers. Tout fait de lui ce roi légendaire sur lequel, après des siècles de créations et de réécritures, on continue de publier des livres, de réaliser des films et de concevoir des oeuvres aussi riches que variées. Pourtant, malgré cette image répandue, Arthur n’a jamais été un personnage monolithique : dès la période médiévale, le guerrier orgueilleux présenté par Geoffroy de Monmouth (xiie siècle) a peu à voir avec le roi mélancolique décrit par Chrétien de Troyes quelques années plus tard, ou avec le souverain passif qui apparaît dans les textes consacrés à Tristan (xiiie siècle). Le médiévalisme prolonge ce caractère multiple, en présentant de nombreuses facettes du roi légendaire, tantôt complémentaires, tantôt contradictoires.

À la frontière entre réalité et fiction

La légende du roi Arthur se construit progressivement au Moyen Âge et continue de prendre de l’ampleur jusqu’à aujourd’hui. S’il ne s’agit que d’un personnage de fiction, élaboré au fil des siècles par de nombreux auteurs aux ambitions différentes, Arthur surprend pourtant par sa grande vraisemblance. Pendant longtemps, dès l’époque médiévale, on a fait de lui un souverain réel, et surtout un glorieux ancêtre des rois britanniques. De fausses preuves de son existence ont d’ailleurs été inventées afin de renforcer l’illusion et surtout le prestige des souverains qui prétendent descendre de lui. Ainsi au xiie siècle, alors que la légende arthurienne commence à se répandre et que les Gallois mécontents du pouvoir royal affirment qu’Arthur reviendra un jour de l’île d’Avalon pour chasser les Anglo-Normands, des moines de Glastonbury découvrent « par hasard » son tombeau en 1191 : s’il possède une sépulture, c’est bien qu’Arthur est non seulement « réel », mais en plus qu’il est bien mort, et donc qu’il ne représente plus de menace pour le pouvoir en place. Cette tombe suggère en outre qu’il s’agissait d’un guerrier immense – ce qui, pour les médiévaux, est logique puisqu’aucun être « normal » ne serait capable de tant de prouesses.

En effet, dès son apparition dans les textes médiévaux, le personnage d’Arthur sert des desseins politiques. L’Histoire des rois de Bretagne (xiie siècle) de Geoffroy de Monmouth met la première pierre majeure à l’édifice immense que deviendra la légende arthurienne. Par ce texte, l’auteur valorise le pouvoir royal d’Étienne de Blois, en faisant remonter la monarchie britannique au Troyen Brutus, descendant d’Énée, mais aussi à Leir – le futur Roi Lear de Shakespeare (1606) – et, bien évidemment, au roi Arthur. Cette oeuvre, présentée au Moyen Âge comme une chronique et donc une source historique – malgré la présence de dragons et de géants –, affiche une nette volonté de présenter la monarchie britannique comme la digne héritière, et donc l’égale, de la grandeur de Troie et de Rome. Arthur apparaît ici comme le maillon idéal dans cette longue et prestigieuse lignée, puisqu’il garantit que les prouesses des aïeux légendaires perdurent bien de génération en génération.

Il faut dire que le roi Arthur constitue un ancêtre bien commode : comme il s’agit d’une création littéraire, on peut aisément lui rajouter des conquêtes ou des victoires en fonction des ambitions du moment. Dans de nombreux textes, il est par ailleurs réputé pour son sens de la justice, son honnêteté et sa générosité – la « largesse » royale. En conséquence, son rayonnement et ses prouesses font de lui une figure rêvée pour justifier beaucoup de velléités de pouvoir. En 1188 par exemple, Giraud de Barri justifie la conquête de l’Irlande par Henri II Plantagenêt par le fait que l’île était déjà soumise au roi Arthur, et qu’il s’agit donc plus d’une récupération du territoire que d’une conquête à proprement parler. Cette tradition de légitimation par l’exemple arthurien perdure bien au-delà du Moyen Âge. Au début du xvie siècle, le roi Henri VIII Tudor, qui se sépare de l’Église catholique, fait rassembler et compiler des textes arthuriens pour affirmer le pouvoir de la couronne britannique face au reste de l’Europe et à la papauté : sur le modèle d’Arthur, il se présente comme le monarque ayant victorieusement tenu tête à Rome, et comme naturellement supérieur puisque le roi Arthur était aussi, selon Le Morte Darthur (1485) de Thomas Malory, suzerain de France. À la même époque, Maximilien Ier de Habsbourg, à la tête du Saint-Empire, revendique à son tour Arthur pour ancêtre : il fait réaliser des statues à l’effigie du roi, pendant qu’Henri VIII fait peindre l’immense table ronde de Winchester pour y représenter le roi Arthur sous ses propres traits. L’art arthurien, qu’il s’agisse de littérature, de sculpture ou de peinture, se place directement au service des prétentions politiques d’une grande partie de l’Europe.

Chaque auteur ou artiste réécrit à sa manière l’histoire du souverain, lui attribuant des caractéristiques parfois devenues célèbres – et parfois vite effacées. Si l’on a oublié sa lance nommée Ron et son bouclier Pridwen (chez Monmouth), son épée est quant à elle passée à la postérité au même titre que le roi : selon les versions, Excalibur est offerte à Arthur par la dame du Lac sortie des eaux, ou se trouve plantée dans un rocher – ou une enclume – dont le héros doit la tirer pour prouver sa valeur. C’est par ce prodige de l’épée dans la pierre, développé par Robert de Boron au [xiii]{.smallcaps]e siècle et repris sans cesse depuis, que le jeune Arthur est reconnu comme l’héritier légitime du trône puis sacré roi. Au fil des réécritures, les auteurs ont donné à l’épée des pouvoirs surprenants : on a fait d’elle un instrument de paix, une lame enflammée ou une relique magique revenant toujours à l’élu légitime, si bien qu’Excalibur apparaît à la fois comme une arme et comme le révélateur de la destinée arthurienne, son rôle variant selon qu’on fait d’Arthur un guerrier ou un dirigeant.

## Les avatars d’un personnage politique

Au xixe siècle, le renouveau de l’intérêt collectif pour le Moyen Âge permet la réédition et la diffusion de nombreux textes, dont Le Morte Darthur en 1893, qui propose une version unifiée de la légende. Cette oeuvre donne d’Arthur l’image qu’on connaît le plus aujourd’hui, celle du roi de Camelot investi dans la quête du Graal, et d’un héros profondément anglais. Lorsque ce texte est redécouvert, les épisodes de la légende fascinent et trouvent un écho contemporain : les aventures des chevaliers arthuriens partis défendre la justice du roi dans des terres lointaines et dangereuses sont régulièrement employées comme modèles coloniaux. Plus qu’un prétexte, le roi Arthur est présenté comme un précédent légitime, et donc comme un outil de justification des ambitions impérialistes de l’Angleterre. La série de poèmes Les Idylles du roi (1859-1885) d’Alfred Lord Tennyson, se situe dans cette même démarche de glorification d’un Arthur idéal, au point que le poète y efface tous les épisodes gênants traditionnellement associés au souverain : ici, Arthur n’est par exemple plus issu d’une union hors mariage, opérée grâce à la magie trompeuse de Merlin, comme les auteurs le suggéraient depuis le xiie siècle. Il est un bon roi chrétien oeuvrant à forger une Angleterre vertueuse, où les chevaliers s’apparentent plus à des anges qu’à des guerriers épiques.

On le voit, à cette époque encore, l’appropriation de la figure d’Arthur concerne davantage l’élite politique et sociale, en grande partie nostalgique d’un temps où l’aristocratie et la chevalerie régnaient, tandis que dès la fin du xviiie siècle les révolutions – politiques, économiques et industrielles – aux États-Unis et en Europe bouleversent l’ordre établi. Tout au long du xixe siècle, et jusqu’au début du siècle suivant, l’image du roi Arthur et de ses chevaliers est surtout convoquée par l’aristocratie européenne, qui tente de revendiquer par là des origines prestigieuses fondant sa suprématie. Le film d’action de Matthew Vaughn Kingsman : Services secrets (2015) s’inspire justement de cet attachement de l’élite, en particulier britannique, à la légende arthurienne : les espions de cette agence fondée au lendemain de la Première Guerre mondiale, tous aristocrates, portent un nom de code issu d’un chevalier et sont dirigés par un nouvel Arthur, réfractaire à tout changement. Il faudra sa destitution violente pour que l’agence accepte désormais des roturiers dans ses rangs, et en profite pour sauver une nouvelle fois le monde. Si Arthur ne veut pas voir évoluer la légende arthurienne, il suffit après tout de se débarrasser d’Arthur… ou de réécrire son histoire.

C’est ainsi le xxe siècle qui popularise l’image du roi Arthur, au sens où les auteurs et artistes en font un personnage noble mais élevé par le peuple, et par conséquent progressiste et attentif aux revendications de tous ses sujets – et pas seulement de la noblesse. Dans L’Épée dans la pierre (1938), T.H. White décrit pour la première fois l’enfance d’Arthur, en s’inspirant de l’oeuvre de Thomas Malory. Il fait de lui un jeune garçon naïf, curieux et aimant, qui ignore son origine royale et grandit simplement, persuadé qu’il est de ne jamais pouvoir devenir autre chose que l’écuyer de son frère adoptif Kay. Il reçoit cependant l’éducation magique de Merlin, qui, lui, connaît la destinée exceptionnelle qui attend le garçon, et le transforme en différents animaux pour lui faire explorer le monde qui l’entoure. Ce roman, peu connu en France, est célèbre pour avoir servi d’inspiration au Merlin l’Enchanteur (1963) de Walt Disney. Chez White, toutefois, les métamorphoses du jeune héros ne visent pas uniquement à le divertir, mais lui permettent de découvrir différents régimes politiques au sein des sociétés animales : chez les fourmis, il est plongé avec effroi dans une organisation autoritaire, au croisement du nazisme et du communisme ; chez les oies sauvages, il découvre la liberté de l’anarchie, etc. Lorsque le jeune Arthur retire l’épée de l’enclume et devient roi à la fin du roman, toutes ces expériences lui permettent de choisir la meilleure forme de gouvernement à instaurer pour faire prospérer son royaume et devenir un souverain de légende. Si, chez Geoffroy de Monmouth et Malory, Arthur est un noble conquérant, pour T.H. White il est un pacifiste, oeuvrant à la justice pour tous.

Dès la seconde moitié du xxe siècle, les auteurs et artistes tentent de concilier ces deux images apparemment contradictoires du roi : Arthur conserve le plus souvent son ascendance noble, qui justifie sa légitimité sur le trône d’Angleterre, mais il est élevé hors de la cour, que ce soit dans une famille aimante et humble comme le suggèrent déjà les textes médiévaux – la série Camelot (2011) –, dans les rangs de l’armée romaine – la série Kaamelott (2005-2009) –, ou même dans un bordel de Londres – le film Le Roi Arthur. La légende d’Excalibur (2017) de Guy Ritchie. À la fois souverain légitime et ouvert à la condition du peuple, Arthur devient non seulement un roi idéal mais aussi un dirigeant juste et bon, acclamé par l’ensemble de ses sujets. Certes, Arthur reste un combattant d’exception : il faut bien justifier le fait qu’il porte Excalibur, et s’appuyer sur l’image toujours fréquente d’un Moyen Âge violent, où tout se gagne et se règle à la pointe de l’épée… Mais s’il est un conquérant, ce n’est pas par goût du pouvoir, bien au contraire : image du sauveur messianique, il est celui qui unifie les populations ennemies et apporte ainsi la paix.

Héros ou élément de contexte ?

Cependant, ce rôle central du souverain n’est pas une constante de la légende. Dans les récits médiévaux, Arthur est au contraire largement éclipsé par les exploits de ses chevaliers. Ainsi les romans de Chrétien de Troyes (xiie siècle) le font-ils apparaître au début ou à la fin, mais il n’est plus qu’un personnage secondaire, tandis que le récit suit les aventures des chevaliers de la cour : Lancelot, Yvain, Gauvain, Perceval, mais aussi d’autres moins connus, comme Cligès. Ici, Arthur est nécessaire pour poser le décor, et son rôle ne va pas beaucoup plus loin. Toute une branche médiévaliste poursuit cette représentation du souverain à l’arrière-plan, tandis que les oeuvres se centrent sur les membres de sa cour, les ennemis traditionnels de la légende ou même sur l’épée Excalibur, comme dans la série de bande dessinée Excalibur. Chroniques (2012-2018) de Jean-Luc Istin et Alain Brion. Bien souvent, Arthur constitue à lui seul un cadre de référence, puisque son nom suffit à justifier l’ancrage dans la « légende arthurienne », mais il reste en retrait pour laisser agir d’autres protagonistes : Merlin – dans les romans Merlin (1997-2011) de T.A. Barron –, Lancelot – le film Lancelot, le premier chevalier (1995) de Jerry Zucker –, Morgane – la bande dessinée Morgane (2016) de Stéphane Fert et Simon Kansara –, Nimue – le roman graphique Cursed, la rebelle (2019) de Thomas Wheeler et Frank Miller –, ou tous à la fois – la trilogie de bande dessinée Légendes de la Table ronde (2005-2006) de Ronan Le Breton, pour n’en citer que quelques-uns. Les réécritures médiévalistes ont souvent profité de cette myriade de personnages pour décentrer l’intrigue et proposer des récits variés, suivant ainsi une pratique déjà courante au Moyen Âge.

Mais le médiévalisme arthurien est riche et propose également à partir du xxe siècle une branche remettant la figure du roi au centre des récits, seul ou aux côtés de ses chevaliers. Une grande diversité est ainsi conservée dans les différentes facettes d’Arthur. Dans de nombreux médias graphiques et narratifs, c’est surtout le roi guerrier qui est mis en valeur : la bande dessinée Arthur, une épopée celtique (1999-2006) de David Chauvel et Jérôme Lereculey, par exemple, fait de lui un héros épique. Combattant hors pair, il doit faire face à des adversaires toujours plus nombreux et variés, ce que la bande dessinée et la littérature peuvent aisément représenter sans craindre des augmentations de budget, contrairement au cinéma ou à la télévision, par exemple. Les évolutions techniques de l’audiovisuel, notamment l’amélioration des effets spéciaux et numériques à la veille du xxie siècle, ont contribué à ce renouvellement des oeuvres consacrées à Arthur – et aux héros du Moyen Âge de façon générale –, si bien que le médiévalisme guerrier occupe aujourd’hui une part essentielle du panorama culturel, tous médias confondus. Arthur apparaît comme un chef de guerre exceptionnel, unissant les peuples de Bretagne et repoussant le joug de l’Empire romain, comme dans le film Le Roi Arthur (2004) d’Antoine Fuqua. Il peut mener des troupes de façon brillante face aux tentatives d’invasion des Angles et des Saxons, dans la série britannique Arthur, roi des Celtes (1972-1973), ou face aux Vikings dans l’anime King Arthur (1979-1980). Il peut venir à bout de créatures et d’adversaires surnaturels, comme c’est fréquemment le cas dans la série Merlin (2008-2012). Il multiplie ainsi les ennemis, qu’il parvient toutefois toujours à vaincre – parfois au prix de sa propre vie : de nombreuses oeuvres conservent par exemple l’affrontement final entre Arthur et son fils incestueux Mordred, qui l’accuse de l’avoir abandonné et, plus rarement, d’avoir tenté de le tuer alors qu’il n’était encore qu’un nourrisson. Selon Malory, lorsque le roi, encore jeune, apprend la naissance de cet enfant, il fait rassembler tous les garçons nés à la même période pour les envoyer mourir en mer. Si Mordred survit à cet acte atroce, il en conserve un profond ressentiment envers son père, ce qui contribuera à provoquer la chute du pouvoir arthurien. Cet épisode, qui fait d’Arthur un nouveau roi Hérode lors du massacre des Innocents, a tendance à être occulté par les réécritures de la légende, ce qui accentue à la fois la méchanceté naturelle de Mordred – qui devient l’ennemi par excellence, aux côtés de Morgane et de Méléagant –, et la valorisation d’Arthur, combattant d’exception et protecteur des faibles.

Un roi polymorphe…

Cette facette guerrière du souverain est parfois présentée via un discours d’inspiration historique,en particulier depuis les années 1980. À la suite de recherches universitaires tentant – en vain – de prouver l’existence d’un Arthur réel et historique qui aurait vécu à la fin de l’Empire romain, une partie de la production médiévaliste adopte une approche plus historique : ces récits s’appuient sur des descriptions précises et des personnages au rôle politique important, et couvrent généralement plusieurs générations pour traduire l’évolution de la société britannique. C’est par exemple ce que propose Stephen R. Lawhead dans les six volumes de son Cycle de Pendragon (1987-1999), où Arthur joue un rôle central – littéralement, puisque le troisième et le sixième tomes sont directement consacrés à son parcours. Cette veine historique tend alors à insister sur la transformation de la Bretagne sous l’impulsion du souverain, qui contribue à faire sortir son royaume de l’Antiquité pour entrer dans le Moyen Âge. Pour les auteurs, cette période se caractérise surtout par l’opposition entre un paganisme celte proche de la nature et un christianisme romain intolérant et de plus en plus prégnant, lutte dans laquelle Arthur joue un rôle actif – comme dans la Saga du roi Arthur de Bernard Cornwell (1995-1997) ou, chez Marion Zimmer Bradley, dans Les Dames du Lac (1986) et Les Brumes d’Avalon (1987). Si ces derniers romans mettent au premier plan les personnages féminins de la légende arthurienne, le roi y demeure essentiel, notamment pour la relation complexe qu’il entretient avec Morgane, mais aussi pour son rôle paradoxal dans la difficile coexistence du paganisme et du christianisme.

…et qui n’est pas sans défaut

S’il existe de très nombreuses caractéristiques parfois contradictoires du personnage, les récits médiévaux comme les productions médiévalistes s’accordent malgré tout sur une idéalisation raisonnée d’Arthur : il est ainsi le souverain glorieux qui inspire tant, admiré pour son rôle politique, son talent guerrier et sa générosité exceptionnelle, mais chaque nouvelle représentation souligne également ses défauts bien présents. Dans l’Histoire des rois de Bretagne (xiie siècle) comme dans le film Excalibur (1981) de John Boorman, il fait preuve d’orgueil, de même que dans l’opéra Gawain (1990) d’Harrison Birtwistle, inspiré de Sire Gauvain et le Chevalier vert (xive siècle) ; dans la comédie musicale Camelot (1960), il ferme les yeux sur la relation adultère entre Lancelot et Guenièvre, au point de mettre en péril son pouvoir ; dans la série Kaamelott, il abandonne le trône et devient dépressif, un peu comme son prédécesseur dans Perlesvaus (xiiie siècle) ; et dans la comédie britannique Monty Python : Sacré Graal ! (1975), il ne sait pas compter jusqu’à trois… S’il est régulièrement idéalisé, et ce sous des formes variées, le roi Arthur est également faillible, par lui-même et par les relations qu’il entretient avec les membres de sa cour.

Les réécritures contemporaines de la légende multiplient alors les personnages issus d’autres contextes – et surtout d’autres époques –, venus prêter main-forte à un roi certes légendaire mais quelque peu dépassé par les événements, comme c’est déjà le cas face au Chevalier vert médiéval et à ses avatars récents, comme dans le film The Green Knight (2021) de David Lowery. Un nouveau venu dynamise ainsi une cour endormie, reflétant l’état du souverain. C’est ce que propose Mark Twain dans Un Yankee à la cour du roi Arthur (1889), roman satirique dans lequel le self-made-man Hank Morgan, bien ancré dans son Connecticut du xixe siècle, se trouve propulsé à la cour arthurienne, qu’il s’empresse de moderniser et d’« améliorer ». Bien décidé à faire entrer l’Angleterre médiévale, qu’il juge arriérée, dans l’ère industrielle, il développe le chemin de fer, promeut l’hygiène et dévalorise des chevaliers inutiles, gouvernant alors directement à la place d’Arthur. Depuis, ce roman à la postérité exceptionnelle a été des dizaines de fois adapté, repris, parodié et réécrit, de Bugs Bunny (1978) à MacGyver (1991), envoyant des personnages toujours plus hauts en couleur à la cour du roi Arthur – des enfants, des scientifiques, des astronautes, des joueurs de football américain et même des super-héros. En effet, Camelot semble « le » lieu de rendez-vous de tous les justiciers en collants : rien qu’en 1946 par exemple, Superman sauve les chevaliers arthuriens (Superman n° 38), Green Lantern vient en aide au roi (All-American Comics n° 72), tout comme Batman et Robin (Batman n° 36), et nombreux sont les autres à parcourir le royaume arthurien en diverses occasions dans les années qui suivent. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Europe doit se reconstruire, il faut voir dans ce surprenant croisement des personnages un écho évident à l’aide apportée par les États-Unis à un vieux continent affaibli, et considéré comme désuet. Le roi Arthur devient le symbole d’une Europe vieillissante, dont la gloire passée ne suffit plus à maintenir l’équilibre mondial, et le personnage trouve une place de choix dans les productions américaines pour mieux valoriser les héros du Nouveau Monde. Dans ces oeuvres, Arthur n’est pas le protagoniste, mais devient une figure passive, voire une victime des événements, au sens où il est désormais celui qui a besoin d’une aide extérieure pour sauver son royaume ou rétablir la paix.

L’archétype d’une époque révolue

La plasticité du personnage d’Arthur permet ainsi de l’adapter aisément à différents contextes. Au fil des interprétations, le souverain polymorphe incarne des valeurs tantôt royalistes, tantôt démocratiques, il est un héros valeureux ou un roi faible, un amant fidèle ou un séducteur volage. Tous les aspects de sa personnalité évoluent, si bien qu’il existe autant de rois Arthur que de représentations de la légende. Un décalage apparaît ainsi entre la polymorphie extrême du personnage et l’image synthétique que forment toutes ces oeuvres et productions d’ambitions diverses. Par quelques éléments récurrents, comme la couronne et l’épée plantée dans la pierre, Arthur est en effet aisément identifiable, et peut dès lors intégrer des récits variés qui s’appuient plus sur une image globale que sur un personnage doté de caractéristiques propres. La série Les Simpson s’en amuse d’ailleurs, dans un épisode de 1999 qui met en scène la famille assistant à la projection d’un film d’action aussi improbable que divertissant, regroupant à la fois le roi Arthur, le Masque de fer, les Trois Mousquetaires et Zorro… Le contexte n’a même plus nécessairement à être médiéval : l’image d’Arthur suffit à suggérer la gloire royale et une grandeur quelque peu nostalgique. Le roi devient un prétexte pour évoquer le Moyen Âge ou des valeurs traditionnelles. C’est ainsi qu’il figure comme nom de marque – la farine états-unienne King Arthur Flour met en avant l’authenticité, la fiabilité et le naturel de ses produits – ou dans des publicités – comme la saga de spots radio « Les légendes du cidre », menée par Cidres de France depuis 2014.

La pérennité d’Arthur est telle qu’il devient identifiable même lorsque l’on ne connaît pas – ou très peu – sa légende. Le personnage influence aussi bien de grandes figures politiques, de Churchill à Kennedy, que des héros de fantasy pour lesquels il devient un modèle. On retrouve alors un peu du roi Arthur dans le guerrier et (futur) roi Aragorn de J.R.R. Tolkien, héritier légitime et guerrier d’exception unissant les peuples avec son épée légendaire, mais aussi de façon plus surprenante dans l’alcoolique Gary King du film Le Dernier Pub avant la fin du monde (2013) d’Edgar Wright, qui revendique ce titre royal et mène sa propre troupe d’amis dans une quête improbable prenant la forme d’une tournée des bars. Une partie de l’enfance et de l’éducation d’Arthur nourrit les parcours pourtant très différents du jeune Harry Potter de J.K. Rowling et du Jon Snow de George R.R. Martin, tous deux orphelins et courageux, promis à un pouvoir exceptionnel et devenant peu à peu des leaders aimés et respectés grâce à l’éducation reçue de la part de vieillards excentriques. Les différentes facettes d’Arthur, qui évoluent d’ailleurs de son enfance à sa disparition en Avalon, permettent d’en faire une source d’inspiration pour les héros de tous âges. Dans la saga de comics et de films X-men, il est également possible de retrouver des caractéristiques d’Arthur en Charles Xavier, l’intellectuel et sage qui depuis son château-école envoie ses chevaliers mutants dans des aventures contre les forces du mal. Les X-Men, comme nombre de super-héros, prennent d’ailleurs régulièrement pour modèle les chevaliers arthuriens, notamment dans les comics de Chris Claremont – de Captain Britain Weekly n° 1 (1976) à New Excalibur (2005-2007). Le roi guerrier et chrétien des récits médiévaux est devenu, au fil d’appropriations toujours plus variées, l’image parfaite du chef juste et empreint de sagesse, symbole d’un temps révolu, plus simple et surtout utopique.

Bibliographie

Blanc, William, Le Roi Arthur, un mythe contemporain, Montreuil, Libertalia, 2020 [2016].

Boutet, Dominique, Charlemagne et Arthur, ou le Roi imaginaire, Paris, Honoré Champion, 1992.

Breton, Justine, Le Roi qui fut et qui sera. Représentations du pouvoir arthurien sur petit et grand écrans, Paris, Classiques Garnier, 2019.

Voir aussi : Avalon, Camelot, Graal, Lancelot, Merlin, Morgane, Perceval