Archéologie
À la différence de l’archéologie antique qui mettait en valeur un art gréco-romain très apprécié des élites européennes, l’archéologie médiévale a longtemps peiné à s’imposer comme une discipline reconnue. Au xixe siècle, sauf exception, elle demeure une activité d’amateurs et, bien souvent, ne se distingue que très peu de la chasse au trésor. Les méthodes de fouille scientifique ne se développent que lentement, d’abord en Scandinavie et en Allemagne, et il faut attendre le début du xxe siècle pour qu’elles s’imposent en Angleterre ; la France ne les adopte à son tour qu’à partir des années 1930-1940. L’archéologie souffre donc encore d’un déficit d’image au moment où le médiévalisme européen prend son essor.
Sans surprise, la trouvaille qui est au coeur de grands récits comme La Vénus d’Ille de Prosper Mérimée (1837) ou le Roman de la Momie de Théophile Gautier (1857) vient d’une Antiquité classique ou orientale, mais pas encore du Moyen Âge européen. Le vestige médiéval, même s’il fait l’objet d’une attention scientifique, reste en outre l’objet de considérations morales, généralement teintées de romantisme, de patriotisme ou de colonialisme. Pour l’essentiel, l’attention se porte alors sur ce que l’on nommera plus tard l’archéologie du bâti : châteaux et églises restaient présents en élévation, ce qui dispensait d’entreprendre des excavations. Il s’agissait plutôt de « nettoyer », autant dire d’éliminer des constructions considérées comme adventices, mais aussi de « restaurer », ce qui revenait généralement à reconstruire selon les conceptions du moment, notamment dans le cas du Français Viollet-le-Duc. Quelques manuels d’archéologie médiévale offraient au grand public des réflexions générales : l’art roman était « mystique », l’art gothique « national ». Goethe s’approprie ce dernier en le voyant comme l’expression du génie allemand. C’est dans une perspective similaire que Thomas E. Lawrence, futur Lawrence d’Arabie, parcourt la France et la Terre sainte à la fin des années 1900 ; il en résulte un mémoire remarquable sur L’Influence des croisades sur l’architecture militaire européenne à la fin du XIIe siècle (1910).
Les sépultures médiévales constituent un cas particulier. Outre un goût macabre pour les exhumations de défunts célèbres, les hommes du xxe siècle se prennent d’intérêt pour les tombes du haut Moyen Âge. Les morts y étaient en effet accompagnés d’objets, notamment d’armes, de vaisselle et d’orfèvrerie, dont certains spécialistes entreprennent de dresser des typologies. L’école archéologique allemande dirigée par Gustaf Kossinna (1858-1931) en propose une lecture ethnique : chaque type d’objet représenterait un peuple différent et il serait donc possible de localiser les premiers peuples médiévaux en fonction des sépultures retrouvées. Les nazis se passionnent pour la question et créent dans les années 1930 plusieurs instituts archéologiques, notamment l’Ahnenerbe placée sous l’autorité directe de Himmler. La fouille, largement mise en avant par la propagande du régime hitlérien, sert désormais à légitimer le pangermanisme et les thèses racistes. L’archéologue Herbert Jankuhn se distingue par exemple par ses fouilles des sites portuaires vikings, puis en Crimée où il accompagne une division SS. Indépendamment de l’idéologie qui lui sert de support, l’archéologie du Troisième Reich pose un grand nombre de bases pour l’archéologie médiévale moderne, notamment en matière de fouilles préventives. De façon plus anecdotique, les archéologues allemands se sont engagés dans des opérations aux confins de l’ésotérisme, comme la recherche du Chandelier du Temple de Jérusalem réputé enterré avec le roi wisigoth Alaric Ier, ou celle du Graal dont Otto Rahn pensait avoir localisé l’emplacement.
Ce sont paradoxalement ces quelques fouilles qui ont le plus attiré l’intérêt des auteurs et contribué à faire de l’« ésotérisme nazi » un sous-genre de la nébuleuse médiévaliste. Une des meilleures illustrations en reste Indiana Jones et la dernière croisade (Steven Spielberg, 1989), mais le thème est aussi fréquemment décliné en jeu vidéo ; dans Return to Castle Wolfenstein (2002), Himmler entreprend de retrouver le corps du roi Henri Ier de Germanie pour le ramener à la vie ! Bizarrement, ce médiévalisme archéologique se nourrit encore aujourd’hui de la lecture d’Otto Rahn, dont les ouvrages ont traversé sans mal la dénazification. Cette influence, directe ou indirecte, vient servir une littérature complotiste, très présente dans la bande dessinée ainsi que dans les romans si l’on songe aux oeuvres à succès de Dan Brown. Dans une perspective similaire, certains archéologues affirment vouloir confirmer certaines légendes médiévales. Tel est le cas par exemple de Leslie Alcock, qui se rendit célèbre par la fouille de sites « arthuriens ». Ce faisant, il contribua à nourrir les romans historiques de Bernard Cornwell, où le monde réel l’emporte sur un fantastique qui n’existe que si les protagonistes lui accordent créance.
Le quotidien des fouilles archéologiques reste très rarement évoqué par la culture de masse. Font peut-être exception les fouilles du Lac de Paladru, dont les fameux « chevaliers-paysans » constituent le sujet de thèse de l’héroïne du film On connaît la chanson (Alain Resnais, 1997). L’architecture militaire de la Guerre de Cent Ans se voit également explorée par les personnages du roman de Michael Crichton Prisonniers du temps (1999), qui délaissent tout de même leurs truelles pour s’offrir un voyage temporel. Seule l’archéologie expérimentale semble parvenir à passionner durablement les foules. Qu’il s’agisse de la reconstitution des bateaux vikings de Roskilde, des machines de siège à Larressingle ou de la construction ex nihilo du château de Guédelon commencée en 1997, elle parvient à captiver tout en pouvant se revendiquer d’une scientificité croissante.
Bibliographie
Effros, Bonnie, Uncovering the Germanic Past: Merovingian Archaeology in France, 1830-1914, Oxford, Oxford University Press, 2012.
Olivier, Laurent, Nos ancêtres les Germains. Les archéologues au service du nazisme, Paris, Tallandier, 2012.
Voir aussi : Allemagne, Gothique, Vikings