Animaux et bestiaire
Les bestiaires sont, au Moyen Âge, des recueils manuscrits dans lesquels les animaux sont présentés un par un, par le texte et par l’image, avec leurs qualités, leurs habitudes, et leur symbolisme. Le phénix y côtoie l’éléphant, la salamandre et la manticore, sans distinction de réalité, contrairement à ce qui se produit dans l’entreprise encyclopédique qui connaît son apogée au xviiie siècle avec Buffon. La littérature moderne réinvestit le genre avec le Bestiaire de Guillaume Apollinaire, accompagné de gravures de Raoul Dufy (1911), et le Manuel de Zoologie fantastique de Jorge Luis Borges (1957), qui renoue avec le mélange d’animaux réalistes et merveilleux. Cette pratique classificatoire d’animaux et de monstres a pris de l’ampleur en 1978 quand le jeu de rôle Donjons & Dragons a formalisé son univers en publiant un manuel de créatures et de monstres. Elle a fait des émules dans les deux premières décennies du xxie siècle où l’on a vu apparaître d’innombrables bestiaires en littérature de jeunesse, autonomes ou associés à des romans comme Les Animaux fantastiques attribué au magizoologiste Norbert Dragonneau (J.K. Rowling, 2001, version illustrée en 2017), conçu en lien avec la saga romanesque Harry Potter, ou encore Le Bestiaire de l’Épouvanteur (Joseph Delaney, 2010). Les concepteurs de jeux vidéo ont même pris l’habitude de présenter les personnages et créatures de leurs univers sous forme de bestiaires : ainsi des différents « pokédex » qui recensent les pokémons, des guides Skylanders, et du Mobestiary de Minecraft (2017). En 2020, A Bestiary of the Anthropocene (sous la direction de Nicolas Nova), d’inspiration ouvertement médiévale, recense les hybrides contemporains, résultat d’une fusion de la biosphère et de la technosphère : conglomérats de plastique, chiens robots de surveillance, rats de laboratoire, virus hybrides.
Des animaux connotés
Les bestiaires médiévaux envisagent l’animal d’abord pour sa dimension symbolique : il sert de référent métaphorique à l’interprétation du monde. Le médiévalisme pour sa part utilise plutôt les figures animales pour leurs connotations, leurs facultés à apporter avec eux un parfum de Moyen Âge ou de merveilleux, le gage d’une noblesse de coeur ou de sang, la promesse d’une force hors du commun ou d’une ruse subtile.
Les deux animaux les plus représentatifs de l’univers médiévaliste sont le dragon et la licorne. Au Moyen Âge, ces animaux sont inclus dans le bestiaire car ils sont considérés comme réels. La licorne est rapide et farouche, mais on peut la capturer par ruse : si elle vient se blottir dans le giron d’une vierge assise dans les bois, le chasseur peut alors la surprendre. C’est son association à l’idée de virginité et sa couleur blanche qui en font un symbole de pureté. On prête à sa longue corne torsadée la vertu d’éloigner les démons et de purifier tout ce qu’elle touche. Elle est recherchée pour ses propriétés aphrodisiaques et thérapeutiques. Une survivance de cette croyance se trouve dans Harry Potter à l’école des sorciers (J.K. Rowling, 1997), quand Voldemort boit du sang de licorne dans la forêt maudite. Au Moyen Âge, elle est très présente dans l’héraldique, surtout, avec le lion, comme support des armoiries (voir celles du Royaume-Uni) et Lewis Carroll s’en souvient quand il organise un combat entre ces deux animaux dans De l’autre côté du miroir (1871). L’épisode donne lieu à un renversement plaisant puisque la licorne pense qu’Alice est un monstre fabuleux.
La découverte des tapisseries de la Dame à la licorne par George Sand dans les années 1840 et leur présentation au musée de Cluny (1882) constituent des jalons de l’intégration de cet animal dans l’imaginaire moderne. Ces tapisseries sont ainsi visibles dans la salle commune de la maison Gryffondor des films Harry Potter. L’intrigue du roman de fantasy La Dernière Licorne de Peter S. Beagle (1962) est fondée sur la rareté de l’animal puisque la dernière licorne se met en devoir de chercher ses semblables. L’adaptation de ce roman au cinéma (1982, Jules Bass et Arthur Rankin Jr.) a connu un succès retentissant dans le monde anglophone, mais au-delà de ces exemples empruntés à la littérature et au cinéma, la licorne, désormais dotée d’une crinière arc-en-ciel sous l’influence des jouets Mon Petit Poney de Hasbro (1983), a depuis les années 1980 acquis une popularité stupéfiante et durable, que le marketing s’est empressé de mettre à profit. La communauté LGBTQ l’a également adoptée comme logo, l’aspect composite de la licorne ainsi que sa crinière multicolore représentant l’action conjuguée des différentes minorités. La licorne – masculine au Moyen Âge et féminine aujourd’hui – pose en effet la question du genre. Notons enfin qu’une « licorne » est aussi, depuis 2013, une start-up valorisée à plus d’un milliard de dollars, promesse d’un investissement rare.
Parfois confondus avec la licorne, la biche blanche et le blanc cerf jouent un rôle proche dans l’imaginaire. Ce sont des animaux solaires, médiateurs entre le ciel et la terre, symboles de résurrection, la couleur blanche constituant un indice de merveilleux. L’animal surgit devant le chasseur qui se lance à sa poursuite sans jamais l’atteindre et il le guide vers des régions inconnues, voire vers l’au-delà, comme une métaphore de la quête spirituelle de l’être humain. Ainsi dans Le Hobbit (1937), Bilbo et les nains aperçoivent une biche blanche, qui reste invulnérable aux flèches, alors qu’ils traversent une rivière enchantée dans la forêt de Grand’Peur. J.R.R. Tolkien assume cet emprunt : c’est l’indice qu’ils approchent de leur but. Son exemple n’est pas isolé : dans le roman jeunesse The White Stag de Kate Seredy (1938), le cerf blanc conduit les Huns dans leur périple guerrier jusqu’en Hongrie et C.S. Lewis choisit un cerf blanc pour servir de guide aux enfants qui veulent sortir de Narnia (1950). Le patronus de Harry Potter, enfin, est un cerf lumineux, ce qui souligne son rôle de lien entre deux mondes et d’Élu. Dans le jeu vidéo World of Warcraft (depuis 2004), Malorne, le Gardien des Chemins, est un énorme cerf blanc responsable de la création et protecteur de la nature. De tels dieux cerfs se retrouvent dans les oeuvres de fantasy inspirées par les mythes celtes (Rois du monde de Jean-Philippe Jaworski, depuis 2013), japonais (Princesse Mononoke d’Hayao Miyazaki, 1997) ou slaves (série Grisha de Leigh Bardugo, 2012-2014).
La figure du cerf a été valorisée au Moyen Âge aux dépens de celle du sanglier. Pourtant, à l’époque romaine et dans le haut Moyen Âge, ce dernier était un animal noble et redoutable et l’affronter constituait une marque de grand courage. Un vaste mouvement orchestré par l’Église amène ensuite à dévaloriser la chasse au sanglier, violente et sanglante, au profit de celle du cerf, plus aristocratique. Les bestiaires médiévaux décrivent en effet le sanglier comme un animal enragé, qui se laisse emporter par la fureur, ce dont les fictions médiévalistes rendent compte. Dans Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien (appendice A, 1955), Folca, roi du Rohan, part chasser le Grand Sanglier d’Eoferholt mais est mortellement blessé par ses défenses. Les développeurs de Zelda en perpétuent le souvenir dans Twilight Princess (2006) : un des seuls moyens de vaincre les sangliers est de les mettre en colère, pour qu’ils se jettent dans le vide. Laid, noir, puant, bruyant, le sanglier est décrit au Moyen Âge comme une bête immonde et malfaisante, incarnation des ennemis du Christ. Faut-il rapprocher cet héritage du constat qu’il est parfois la monture des ennemis (dans le jeu de rôle Warhammer, les orques chevauchent des sangliers), quand l’ennemi lui-même ne ressemble pas à un sanglier ? Ainsi Gannon, l’ennemi de Link dans Zelda, est-il un porc bleu puis un sanglier anthropomorphe aux longues défenses et à la flamboyante chevelure rouge. La physionomie porcine des orques témoigne aussi de leur nature sauvage et de leur violence atavique. Indissociables aujourd’hui de la fantasy, ils n’existent pas au Moyen Âge et apparaissent chez J.R.R. Tolkien. Ce n’est cependant pas lui qui leur attribue cette apparence porcine mais le Manuel des Monstres de Donjons & Dragons de 1978. Les orques sont une figure majeure de l’altérité dans le monde de la fantasy ; parfois assimilés aux peuples comme les Germains, les Huns, les Mongols, ou les Allemands de la Grande Guerre, qui, à différents moments de l’histoire ont mis en péril la civilisation, ils incarnent la barbarie.
Au contraire du sanglier, le faucon incarne la noblesse. Dans le roman jeunesse Le Faucon déniché, de Jean-Côme Noguès (1972), il apparaît comme un marqueur de la hiérarchie féodale : le jeune paysan qui a trouvé le faucon n’a pas le droit de le garder. Dans ce roman historiquement réaliste est évoquée la chasse violente et impitoyable pour laquelle le faucon est élevé. Dans un autre registre, les Piafs, peuple d’oiseaux de proie anthropomorphisés et vêtus comme des nobles médiévaux (dans The Legend of Zelda: Breath of the Wild¸ 2017), sont ainsi conçus comme de farouches guerriers tandis que le « Faucon Millenium », vaisseau de Han Solo dans Star Wars, a la rapidité de l’oiseau de proie, et que Falcon, héros Marvel, a pour attribut sa vue excellente de chasseur.
Le loup est une figure redoutée dans les campagnes médiévales, comme le rappelle le jeu vidéo Stronghold (2001), dans lequel le joueur est menacé par des hordes de cet animal. Les fables de La Fontaine (1668) et les contes de Perrault (1697) contribuent à véhiculer une image négative du loup qui incarne la force brutale, la cruauté, l’hypocrisie. Dans la littérature de jeunesse du xxe siècle, cet animal paraît pourtant assagi, revalorisé, sympathique, au point d’avoir les faveurs des enfants. L’un des pionniers de ce renversement est Rudyard Kipling dans Le Livre de la jungle (1894). Dans les références culturelles pour adultes, le loup reste un animal menaçant et fascinant – que l’on songe au Miracle des loups (films de 1924 et de 1961), dans lequel une meute de loups apparemment dangereux protège finalement l’héroïne. Dans L’Assassin royal (1995-2017), le vaste cycle de fantasy historique de Robin Hobb, l’intrigue est fondée sur une complicité profonde entre un jeune assassin et le loup qu’il a sauvé, amitié souvent parasitée par l’incompréhension inévitable entre un homme et un animal sauvage. Le loup est aussi l’emblème de la maison Stark dans la série Game of Thrones (2011-2019) et ce statut n’est pas limité à la littérature : dans la musique metal, black metal surtout, le nombre de titres où il est cité dépasse la centaine.
D’autres animaux peuvent s’inscrire dans ce bestiaire médiévaliste, comme le corbeau de Game of Thrones, l’ours ou encore le cheval – que l’on pense seulement à Bayard. N’ont été présentés ici que les principaux.
Hybrides et anthropomorphes
Le Moyen Âge hérite des hybrides de l’Antiquité : sirènes, griffons, centaures. Il en invente de nombreux autres, animaux composites qui restent anonymes et qui ont fasciné Viollet-le-Duc au point qu’il en a ajouté sur les gargouilles de Notre-Dame lors de sa restauration (1855-1856). Le xxe siècle semble avoir plutôt une prédilection pour les seuls hybrides les mieux identifiés, et l’on retrouve ainsi dans Harry Potter les sirènes, les centaures ou les griffons.
L’animal peut être anthropomorphisé, comme Renart, si populaire dans les récits médiévaux européens. Ce quadrupède sauvage, qui vit dans un terrier et va voler des poules, est aussi un noble seigneur qui revêt sa cotte de mailles pour se rendre à cheval à la cour. Le Roman de Renart manifeste une veine comique qui vient des tours que Renart joue aux autres animaux, et un fort potentiel parodique puisqu’il livre de la noblesse un portrait à charge. Les réécritures par Goethe en 1794 puis Grimm en 1834, et son édition en France par Paulin Paris en 1861, ont contribué à populariser le personnage qui rentre alors dans le domaine des récits pour enfants, auquel il n’appartenait pas à l’origine. Il connaît d’innombrables adaptations au xxe siècle : Benjamin Rabier en fait une version illustrée en 1906, Ladislas et Irène Staréwitch un long-métrage d’animation avec des marionnettes en 1931, mêlant poésie et truculence. Il retrouve toutefois une veine politique inattendue en 1937, quand l’auteur flamand Robert van Genechten publie sous forme de feuilleton Van den vos Reynaerde, un roman antisémite, repris par la propagande nazie dans un film d’animation d’Egbert van Putten (1943) qui se déroule au Moyen Âge. Puis, parmi les nombreux projets de Disney autour du Roman de Renart depuis les années 1930 (comme Chanteclerc dans les années 1960, jamais abouti), c’est finalement Robin des Bois qui voit le jour en 1973. Le renard devient ici entièrement positif, quoique hors-la-loi, ce qui préserve son ambivalence originelle ; et il garde son opposition légendaire avec le loup, le shérif de Nottingham. Plus près de nous, dans la bande dessinée La Chanson de Renart (2020), Joann Sfar mêle récits comiques, veine épique et fantasy puisque Renart s’allie à une sorcière pour combattre une armée de squelettes. L’humour et le second degré sont aussi prétextes à une véhémente critique politique.
L’anthropomorphisme s’impose dans la littérature de jeunesse dès le début du xxe siècle, notamment en Angleterre avec Un conte de Pierre Lapin de Beatrix Potter (1902). Dans l’offre jeunesse médiévaliste, une grande majorité de héros sont de petits mammifères comme les lapins et les souris, qu’il s’agisse de romans comme la série des Rougemuraille de Brian Jacques, depuis 1986, ou encore La Légende de Podkin le brave de Kieran Larwood en 2016, de bande dessinée avec par exemple les Légendes de la Garde de David Petersen, depuis 2006, ou de films comme La Légende de Despereaux réalisé par Sam Fell et Robert Stevenhagen en 2008. Ces petits êtres faibles et apeurés ne sont pas sans rappeler aux lecteurs informés le personnage de Perceval, qui, au début du Conte du graal de Chrétien de Troyes (xiie siècle) quitte sa mère en même temps que l’enfance, et se caractérise par sa naïveté et son ignorance avant de devenir le meilleur chevalier d’Arthur. Ils sont aussi autant d’avatars de Bilbo et de Frodo chez J.R.R. Tolkien, ces Hobbits dont la petite taille n’a d’égale que le courage insoupçonné. Ces animaux ont une fonction d’identification et aident les enfants à prendre confiance en eux.
Compagnons des héros et métamorphes
Dans une autre configuration, quand l’anthropomorphisme ne touche pas tous les personnages, l’animal anthropomorphisé est le compagnon du héros humain, comme dans l’oeuvre littéraire de C.S. Lewis Les Chroniques de Narnia (1950-1956), les films d’animation des studios Disney Taram et le chaudron magique (1985) et Mulan (1998), ou encore la bande dessinée Zarla de Jean-Louis Janssens et Guilhelm (à partir de 2007). Il l’accompagne dans sa quête initiatique et ajoute souvent une touche d’humour destiné à un public d’enfants. Dans la fantasy adulte, l’anthropomorphisme participe aussi à la caractérisation psychologique des personnages et peut avoir une fonction parodique (série Donjon initiée par Joann Sfar et Lewis Trondheim en 1998) ou esthétisante (Les Cinq Terres, Lewelyn et Jérôme Lereculey, depuis 2019).
La métamorphose en animal, volontaire ou involontaire, véhicule un parfum de magie prisé dans les réécritures médiévalistes. On pense bien évidemment au loup-garou, au berserk d’origine nordique, popularisé aujourd’hui par exemple par le manga de dark fantasy homonyme de Kentaro Miura (1989), à Mélusine, dont La Petite Sirène d’Andersen est une des descendantes (1837), à la légende des enfants cygnes rendue célèbre par Wagner dans Lohengrin (1850), ou encore à Dracula ou à Batman si souvent associés aux chauvessouris. La métamorphose renvoie à la fascinante altérité du Moyen Âge, apanage notamment des sorcières : celle du film Willow de Ron Howard (1988) qui se transforme en fouine, en corbeau et en chèvre, ou la truculente madame Mim dans le dessin animé des studios Disney Merlin l’Enchanteur (1963) ont marqué les esprits. Les personnages peuvent aussi être victimes de malédiction comme dans le film Ladyhawke de Richard Donner en 1985 ou être punis pour leur mauvais comportement comme dans celui d’Alain Surget, Le Renard de Morlange en 1995, dans une forme de châtiment divin. Quand les héros se métamorphosent, ils gardent les compétences de l’animal, comme Mebh, la fille-loup (wolfwalker) du film d’animation Le Peuple loup (Tomm Moore, Ross Stewart, 2020).
Ainsi, fantastique ou réaliste, l’animal fait partie des marqueurs du médiévalisme, tant on associe la période médiévale à une proximité perdue avec la nature dont la faune constitue le vivant emblème.
Bibliographie
Amazing Bests / Animaux fabuleux, Fantasy Art and Studies, 9, 2020.
Blanc, William, « Voir la vie en vert. Une histoire des orques dans la fantasy et le jeu de rôle », JDR Magazine, n° 42, 2018.
Partoureau, Michel, Bestiaires du Moyen Âge, Paris, Seuil, 2011.
Voir aussi : Dragons, Enfance, Êtres et créatures surnaturels, Littérature de jeunesse, Monstres