Anges

Sandra Gorgievski

Médiateur entre le divin et l’humain, l’ange est supposé, au Moyen Âge, apporter une révélation au croyant grâce à la présence imperceptible que son image rend visible – sans être pour autant la représentation d’un corps existant, puisque l’ange est par définition dépourvu de corporalité, de l’icône byzantine aux peintres primitifs italiens. Perdant après le Moyen Âge son statut d’image cultuelle, il est perçu comme « médiéval » et devient un sujet de prédilection des peintres préraphaélites au xixe siècle, d’Edward Burne-Jones à Dante Gabriel Rossetti, épris d’une perception mystique du Moyen Âge en opposition à la rationalisation et à l’empirisme dominants. Suivant la désaffection des lieux de culte en Occident, il devient progressivement simple métaphore du sacré à la fin du xxe siècle. L’ange apparaît sous des représentations profanes de type médiévaliste, transposé dans des univers contemporain, futuriste ou de fantasy, comblant une absence devant un infini devenu silencieux, dans de nouveaux rituels médiatiques liés au cinéma, à la bande dessinée et aux jeux vidéo.

Utopies modernes et idéologie du bonheur ont remplacé les représentations paradisiaques d’un ordre divin immuable. La hiérarchie céleste médiévale organisée en cercles concentriques, idéal de beauté fait d’efficacité architecturale et de proportion mathématique, va dès lors être perçue comme une mécanisation effrayante du paradis. L’architecture de la ville (l’ancienne cité céleste de Jérusalem) est porteuse d’un ordre qui vaut comme discours idéologique du pouvoir financier, illustré par les lignes rigoureuses des gratte-ciels de la science-fiction. Le prestige architectural du décor devient allégorie implacable du pouvoir : dans le film britannique Une Question de vie ou de mort (Michael Powell et Emeric Pressburger, 1946), le jugement dernier d’un pilote de guerre a ainsi lieu dans un amphithéâtre, sur une mystérieuse planète à laquelle on accède par un escalier mécanique qui transpose le motif de l’échelle de Jacob reliant terre et ciel. La fin des temps est quant à elle annoncée par une administration angélique en uniforme blanc dans un hôpital aseptisé (Soleil vert de Richard Fleischer, 1973), loin du chatoiement coloré des anges médiévaux.

Au Moyen Âge, les armées célestes et l’archange psychopompe Michel transperçant le dragon séparaient clairement le paradis de l’enfer. Les peurs de l’Armageddon et l’évanouissement de la barrière stricte entre Bien et Mal à l’époque contemporaine ont remplacé les cohortes d’anges miliciens des fresques, mosaïques et sculptures médiévales par des créatures ambiguës. Dans le film fantastique Constantine (Francis Lawrence, 2005), un ange Gabriel aux immenses ailes blanches (interprété par Tilda Swinton) est ainsi l’unique opposant à une armée de démons, mais sa trahison finale signale le véritable enfer – l’espoir de rédemption en moins. Le combat contre les démons apparaît comme un poncif de la bande dessinée « fantastique » (L’Armée des anges, Fenton et Igle, 2004-2006 ; Paradis perdu, Ange et Varanda, 2002-2006), parfois traité sur le mode humoristique comme dans la série Anges (Dieter et Boiscommun, 2001-2005). Dans le jeu vidéo, l’ange figure aux côtés d’autres créatures surnaturelles : Bob, le chérubin ailé luttant contre Satan (Messiah, 2000), la séduisante Ange en armure au milieu de combattants d’arts martiaux (Tekken, 1996), les archanges en armure Itheraël et Tyraël face à Malthaël, ange devenu diabolique (Diablo, à partir de 1997). L’univers sombre et apocalyptique du jeu futuriste et « médiéval fantastique » est le théâtre d’affrontements entre démons et anges corruptibles, tels le guerrier viking Trias dans Planescape : Torment (1999) ou le cavalier de l’Apocalypse en armure Abaddon dans la série Darksiders (à partir de 2010).

La présence bénéfique et consolatrice de l’ange gardien, héritée de la dévotion populaire pour l’archange Raphaël au xviie siècle, est cependant perçue aujourd’hui comme « médiévale », à la frontière entre superstition, kitsch religieux et marketing New Age. Les anges peuvent être réduits à des adjuvants permettant de rencontrer l’âme soeur comme dans le jeu vidéo japonais Obey Me (2020). Plongé dans un univers contemporain rationnel, l’ange gardien incarne la prise de conscience des valeurs humaines dans des comédies sociales où règnent les bons sentiments. Le séduisant envoyé incarné par Cary Grant dans Honni soit qui mal y pense (Henry Koster, 1947) se révèle le dernier rempart spirituel face à un christianisme hypocrite. L’anticléricalisme est même de mise avec des duos d’anges canailles tels que les Anges gardiens de Jean-Marie Poiré (1995) ou ceux de Dogma de Kevin Smith (1999), où l’élément médiéval est la cible de la satire religieuse.

Asexué puisque sans corporalité, l’ange se féminise dans l’art du xve siècle, la femme incarnant alors grâce et beauté, et non plus l’Ève tentatrice. Succédant à la donna angelicata éthérée des préraphaélites comme Evelyn de Morgan (1855-1919), l’ange gardien féminin devient un stéréotype du cinéma d’après-guerre, pourvu du simple détail iconique de l’aile qui l’identifie dans un contexte contemporain : hôtesse de l’air consolatrice comme dans le film Une Question de vie ou de mort déjà évoqué, ou épouse idéale, telle Romy Schneider en mission sur terre (Mademoiselle Ange de Géza von Radványi, 1959). L’ange psychopompe se change en figure maternelle avec Emma Thompson, en style gothique flamboyant, dans San Francisco ravagée par le sida (Angels in America de Tony Kushner 2003), ou en icône sacrificielle avec Nastassja Kinski, dans Berlin dévastée par la corruption (Si loin, si proche de Wim Wenders, 1993). Elle peut se métamorphoser en femme fatale, visible par les seuls trépassés, dans l’univers du show business, comme Jessica Lange au milieu de danseuses ailées (Que le spectacle commence de Bob Fosse, 1979) ou même devenir une super-héroïne aux pouvoirs résurrecteurs comme le Dr Angela Ziegler du jeu vidéo de tir en équipe Overwatch (2016).

De l’étrangeté fondamentale et effrayante du divin jusqu’à ses formes humanisées, toute forme de transcendance renvoie à une altérité essentielle. Soi-même comme l’Autre : c’est l’expérience douloureuse que font les personnages de fiction lors de leur rencontre avec l’ange ; visiteur énigmatique, il les met face à leur destin. Impuissant face au suicide, à la folie, au désespoir, à l’illusion de la transcendance par l’art, réduit à un objet de désir ou émanation de l’inconscient, il révèle ce qui est réprimé et discordant en eux, sans apporter de réponse salvatrice, tel Terence Stamp dans une famille milanaise (Théorème de Pier Paolo Pasolini, 1968). Tentant d’entrer en contact avec les humains dans une société rationnelle et désenchantée, certains anges s’incarnent en s’éprenant d’une femme, tel Bruno Ganz à Berlin (Les Ailes du désir de Wim Wenders, 1987). L’union va jusqu’à la paternité sur une planète plongée dans une ère « médiévale fantastique » dans la bande dessinée L’Ange aux ailes de lumière (Bozino et Magno, 2019-2020). Le contact fantasmatique établi entre les hommes et l’au-delà resurgit dans la science-fiction : des anges médiévaux et des épiphanies colorées évoquant la fiat lux divine répondent à des attentes messianiques, et la cosmologie médiévale réapparaît dans l’esthétique poétique et futuriste d’un jeu vidéo, El Shaddai. Ascension of the Metatron (2011) où l’ange-chevalier Enoch ramène les anges déchus au paradis.

Bibliographie

Bussagli, Marco, Angels, New York, brams, 2007.

Garidis, Anguéliki, Les Anges du désir. Figures de l’Ange au XXe siècle, Paris, Albin Michel, 1996.

Gorgievski, Sandra, Face to Face with Angels. Images in Medieval Art and in Film, Jefferson, McFarland, 2010.

Voir aussi : Bande dessinée, Byzance, Cinéma, Êtres et créatures surnaturels, Jeux vidéo, Postapocalyptique.