Allemagne
Enthousiasme romantique et union nationale
L’Antiquité grecque et romaine a longtemps été, surtout à l’époque de l’humanisme et du classicisme de Weimar, la période de référence privilégiée de l’Allemagne, un âge d’or dont on reprenait les thèmes et les modes de pensée pour les adapter à son propre temps. Cette situation change au xviiie et surtout au xixe siècle pour deux raisons intimement liées : d’une part, l’enthousiasmede l’époque romantique pour le Moyen Âge, et, d’autre part, la conscience nationale allemande qui a émergé au plus tard à l’époque napoléonienne et qui a motivé un vif intérêt, partagé par les savants, pour le Moyen Âge, avec en vue de définir le caractère proprement allemand et d’adopter des racines culturelles qui ne soient pas liées à l’influence de la France.
Le transfert culturel de la France vers l’Allemagne – au plan littéraire autant que social, concernant notamment la culture courtoise – a en effet été très important pendant des siècles. Avec l’unification de l’Empire allemand en 1871, « les Allemands » forment pour la première fois une seule nation ; cette unification politique n’en requiert pas moins une unification culturelle à laquelle contribuent la redécouverte de manuscrits et d’œuvres médiévales, les recueils de folklore et d’art populaire (chansons, contes de fées, etc.) des frères Grimm, de Ludwig Tieck, Clemens Brentano, d’Achim von Arnim et de bien d’autres. Jacob (1785-1863) et Wilhelm (1786-1859) Grimm, en particulier, jouent un rôle décisif car ils revendiquent une fidélité absolue aux sources du Moyen Âge, dont ils veulent retrouver la fraîcheur et la spontanéité. Ils établissent ainsi une distinction nette entre Volksmärchen, « conte populaire » authentique, et Kunstmärchen, « conte savant », imité de la production populaire. Pour recueillir une tradition orale non altérée par des remaniements, ils font appel à de nombreuses personnes médiatrices, elles-mêmes conteuses, comme (entre autres) Friederike Mannel, Dortchen Wild et Jeannette Hassenpflug. Ces dernières appartiennent souvent à la bourgeoisie cultivée et, pour certaines, à des cercles de huguenots chassés de France, ce qui explique l’influence de la littérature française, et en particulier des contes de Perrault, sur les Contes de l’enfance et du foyer (Kinder/und Hausmärchen), publiés de 1812 à 1858. Aussi les emprunts au patrimoine littéraire déjà existant y sontils indéniables. Jorinde et Joringel vient de la biographie de Jung Stilling, Rapunzel de Persinette de Mademoiselle de la Force, Dornröschen de La Belle au bois dormant. Les premières éditions en particulier en témoignent car, par la suite, les deux frères ont cherché à se distinguer de l’influence française afin de mettre en valeur la composante germanique. Ainsi Barbe-Bleue, qui figure dans la première édition a-t-il été remplacé par une variante allemande : L’Oiseau à l’étrange plumage (Fitschers Vogel). Les frères Grimm ont recueilli et publié beaucoup plus de récits que Perrault, car ils les ont puisés dans un patrimoine médiéval européen et surtout nordique.
Parallèlement aux contes populaires, les romans médiévaux ont suscité un intérêt croissant chez les écrivains romantiques – comme la Chanson des Nibelungen (fin xiie début xiiie siècles) ou le Parzival de Wolfram von Eschenbach (vers 1210). Toutefois, l’accent est souvent mis sur des textes moins connus aujourd’hui, comme la nouvelle Le Pauvre Henri (Der arme Heinrich, vers 1190) de Hartmann von Aue. L’une des raisons en est certainement que ce conte, contrairement au Parzival de Wolfram et à de nombreux autres textes allemands du Moyen Âge, ne se fonde pas sur un modèle en ancien français. Cela a également permis à la Chanson des Nibelungen de devenir l’épopée nationale allemande, l’héritage germanique septentrional étant opposé aux traditions romanes.
Les thèmes médiévaux ont dès lors été diversement repris par de nombreux écrivains et artistes qui les ont transposés jusqu’au présent. L’un des plus importants médiateurs du Moyen Âge au xixe siècle est certainement Richard Wagner, dont les opéras sont toujours joués dans le monde entier. Mais d’autres auteurs parmi ses contemporains ont également inspiré de nouvelles œuvres aux xxe et xxie siècles, tel Friedrich Hebbel avec son drame de 1861 Die Nibelungen (voir les œuvres scéniques de Moritz Rinke ou Marc Pommerening, 2002, Unser Lied d’Helmut Krausser, 2005), ou encore le cadre médiéval des Contes des frères Grimm.
Entre idylle nostalgique et temps obscurs
La culture populaire du xxie siècle se caractérise cependant par une grande internationalisation et une étroite imbrication des différents formats médiatiques. L’image du Moyen Âge dans la culture populaire en Allemagne peut difficilement être séparée de l’énorme influence du divertissement angloaméricain et il est difficile d’y dégager une spécificité allemande. Par exemple, le téléfilm À la poursuite du trésor oublié (Die Jagd nach dem Schatz der Nibelungen, Ralf Huettner, 2008), tout en reprenant la mythologie germanique et des moments-clés de l’histoire allemande, est davantage redevable à la tradition des films d’aventure américains, en particulier Indiana Jones.
L’influence des Contes de Grimm est certes prépondérante, comme en témoigne par exemple l’anthologie L’Heure du conte (Die Märchenstunde, 2006-2012) produite par les chaînes de télévision ProSieben et ORF ; par ailleurs, les auteurs de langue allemande continuent à être très sollicités dans des domaines tels que le roman historique et la littérature pour enfants et jeunes adultes ; toutefois, les œuvres les plus réussies et les plus marquantes sur le plan culturel sont généralement des traductions du monde anglophone.
En 2004, par exemple, la ZDF a réalisé une enquête à grande échelle intitulée « Nos bestsellers. Les livres préférés des Allemands ». Dans les résultats de l’enquête, les romans faisant directement ou indirectement référence au Moyen Âge européen occupent la moitié des dix premières places : Le Seigneur des Anneaux (1954-1955) de J.R.R. Tolkien remporte la première place, Les Piliers de la terre (1989) de Ken Follett la troisième, Le Médecin d’Ispahan (1986) de Noah Gordon la septième, Harry Potter et la pierre philosophale (1997) de J.K. Rowling la neuvième et La Papesse Jeanne (1996) de Donna W. Cross la dixième. Outre la nette domination de la réception médiévale, il est frappant de constater que les cinq œuvres nommées sont des traductions de romans parus en langue anglaise. Parmi les auteurs germanophones connus, on trouve Markus Heitz, dont les œuvres sont très proches de la tradition de Tolkien, mais aussi Cornelia Funke et Wolfgang Hohlbein, qui s’inspirent davantage des contes de fées. Dans le secteur du roman historique, la trilogie La Catin (2008-2010) écrite par Iny Lorenz et ses adaptations cinématographiques connaissent un grand succès.
L’industrie du jeu est également très mondialisée et anglicisée, mais en matière de jeux de rôle sur table, L’Œil noir, développé par Ulrich Kiesow en 1984, dépasse dans les pays germanophones, en termes de popularité, le leader du marché international Donjons & Dragons et a également été bien diffusé en France.
En règle générale, l’image du Moyen Âge oscille entre deux extrêmes : d’une part, l’idylle nostalgique d’une société clairement structurée et exempte de problèmes tels que la pollution environnementale, censés être le résultat de l’industrialisation ; de l’autre, un monde féodal dominé par la misère, le fanatisme et la violence, dont seuls quelques héros se démarquent moralement. Une telle vision simplificatrice de l’époque se retrouve dans le Moyen Âge passé au filtre de la fantasy ainsi que dans des œuvres plus ancrées dans l’histoire, comme les romans historiques.
Une perception mitigée caractérise également l’époque de la Réforme, en particulier les épisodes de la Guerre des paysans (1525) et de la commune anabaptiste de Münster (1531-1535). L’historiographie est-allemande s’est approprié ce qu’elle perçoit comme un soulèvement de l’homme ordinaire, et sa figure de proue Thomas Müntzer. Un film de la DEFA (Deutsch Film AG, le studio cinématographique d’État de la RDA) réalisé en 1956 par Martin Hellberg fait du théologien l’apôtre de la révolution protobourgeoise. Sur le champ de bataille de Frankenhausen en Thuringe, le pouvoir communiste a érigé une immense rotonde abritant une toile panoramique monumentale (1976-1987) que le peintre Werner Tübke voue à la mémoire du xvie siècle germanique tourmenté par l’angoisse eschatologique. La réception européenne n’est pas en reste : de L’Œuvre au noir de Marguerite Yourcenar (1968) au roman historique L’Œil de Carafa du collectif italien Luther Blissett (titre original : Q, 1999) ou au récit d’Éric Vuillard, La Guerre des pauvres (2019) en passant par le roman graphique de David Vandermeulen, La Passion des anabaptistes (2010-2017), cette période marquante de l’histoire allemande ne laisse pas de faire écho au temps présent.
Reconnaissance de l’autre côté du Rhin
En France, le Moyen Âge germanique est longtemps resté inconnu. Toutefois, dès le début du xixe siècle, Madame de Staël fait découvrir l’Allemagne, et en particulier la littérature de ce pays. Elle vante la fécondité imaginative, le génie poétique allemands qui transparaissent chez les grands auteurs. C’est elle qui, la première, évoque La Chanson des Nibelungen dans son essai De l’Allemagne (1810). À partir de ce moment-là se développe en France un intérêt pour le Moyen Âge germanique. Chateaubriand puis Michelet cherchent eux aussi à promouvoir La Chanson des Nibelungen. Charles de Montalembert consacre une étude en 1836 à la vie de Sainte Élisabeth de Hongrie, Octave d’Assailly publie en 1862 un essai sur les chevaliers-poètes dans lequel il évoque les troubadours allemands, en particulier Walter von der Vogelweide. À sa suite, d’autres critiques français comme Louis Spach et Albert Lange s’intéressent au grand poète allemand du Moyen Âge. Les chevaliers teutoniques ont également retenu l’attention de la critique française, intérêt motivé par le développement de la Prusse et la défaite française de 1870, même si, dès 1843, un certain H. de Ruilly avait publié Le Chevalier teutonique, un texte centré sur la conquête de la Prusse encore païenne par l’Ordre au xiiie siècle. Plus tard, en 1887, Félix de Salles fait paraître des Annales de l’Ordre teutonique. Parallèlement, l’Allemagne wilhelminienne puis nazie convoque le passé teutonique en justification du pangermanisme. Le général Paul von Hindenburg, artisan de la déroute de l’armée tsariste en Prusse-Orientale en août 1914 et futur président du Reich, a par exemple rebaptisé cette victoire allemande « bataille de Tannenberg », en contrepoint de la défaite de l’Ordre teutonique contre l’alliance lituano-polonaise en 1410.
C’est surtout le xxe siècle qui, marqué par les deux guerres mondiales, voit le développement du médiévalisme germanique en France, en particulier dans la littérature. Ce n’est pas un hasard si Jean Giraudoux a appelé son héros Siegfried dans son célèbre roman Siegfried et le Limousin, publié en 1922, œuvre en faveur d’une réconciliation franco-allemande à travers un personnage de Français amnésique, vivant sous une identité allemande. Après 1945, on retrouve également cette volonté de rapprochement franco-allemand s’opérant grâce à des références mythologiques qui semblent transcender les clivages. C’est le cas du roman Lorelei (1978) de Maurice Genevoix, qui raconte l’histoire d’une amitié teintée d’homosexualité entre un jeune Français et un jeune Allemand, au bord du Rhin – l’ouvrage a donné lieu à une adaptation télévisée en 1980.
Julien Gracq revisite la mythologie germanique à laquelle il accède par l’intermédiaire de Wagner. Ainsi, Au château d’Argol, édité en 1938, reprend la légende de Parzival pour la déconstruire ; c’est également le cas dans sa pièce Le Roi pêcheur (1948) et le Lohengrin wagnérien est au cœur d’Un beau ténébreux, publié en 1945. Quant à Sartre, il s’inspire, dans sa pièce Le Diable et le Bon Dieu (1951), de la figure de Götz von Berlichingen dit « Main de fer », popularisée par Gœthe. En 1970, Michel Tournier obtient le prix Goncourt avec son roman Le Roi des Aulnes, allusion explicite à la célèbre ballade gœthéenne. Enfin, dernier exemple parmi d’autres, en 1984, l’écrivain et producteur Claude Mettra publie une vulgarisation de La Chanson des Nibelungen, dans laquelle il se fonde à la fois sur l’œuvre médiévale et sur la mythologie.
L’historiographie du Moyen Âge germanique prend également son essor au xxe siècle, surtout à partir de l’occupation allemande, avec les traductions des principales œuvres de référence. André Moret publie dès 1930 une traduction de morceaux choisis de Parzival de Wolfram von Eschenbach, puis une Anthologie du Minnesang en 1949, et Kudrun en 1955 aux éditions Aubier-Montaigne. Pendant la guerre, Maurice Betz fait paraître une traduction de La Chanson des Nibelungen en 1944. Cette version française est suivie par celle de Maurice Colleville et d’Ernest Tonnelat, en octobre 1944, peu après la Libération.
C’est pourquoi aussi certains manuels scolaires français d’apprentissage de l’allemand, entre autres ceux de Bodevin et Isler ou de Spaeth et Réal, se sont massivement tournés, dans les années 1960 vers l’évocation du Moyen Âge allemand à travers des figures célèbres, comme celles de l’empereur Barberousse et de Guillaume Tell, ou des légendes connues (Le Joueur de flûte de Hamelin, La Légende de Vineta, Till l’Espiègle, Faust, etc.). Tout en exploitant une matière qu’ils pensaient parfaitement adaptée à des mentalités enfantines, ces manuels visaient également à faire connaître à leur public scolaire une Allemagne intemporelle, située au-dessus des conflits politiques.
Au xxie siècle, l’attrait pour le Moyen Âge allemand perdure. Danielle Buschinger fait paraître en 2001 une nouvelle traduction commentée de La Chanson des Nibelungen, réalisée avec Jean-Marc Pastré. Le patrimoine médiéval germanique se diffuse sous des formes populaires, comme la série romanesque d’Édouard Brasey La Malédiction de l’Anneau, publiée à partir de 2008, destinée à un grand public. Jean-Louis Fetjaine campe également une Brunehilde historique, princesse wisigothe née vers 547, devenue reine des Francs par son mariage avec Chilpéric, dans Les Larmes de Brunehilde (2007). L’univers de la BD est lui aussi très intéressé par la mythologie germanique. Dès 1988, Hugo Pratt avait évoqué Klingsor, le magicien que rencontre Corto Maltese dans son album Les Helvétiques ; tandis que Janine Rahir fait connaître les chevaliers teutoniques dans son Chevalier Walder, bande dessinée parue entre 1997 et 2003 chez Glénat. Mais ce sont surtout Alex Alice, avec sa transposition de La Chanson des Nibelungen (Siegfried en 2007, La Walkyrie en 2009, Le Crépuscule des dieux en 2011), et Nicolas Jarry, avec Le Crépuscule des dieux (2007-2016) et Odin (2010-2012), qui popularisent le Moyen Âge germanique dans ce domaine.
De cette façon, l’univers de la mythologie germanique ne cesse d’ouvrir de nouveaux champs d’investigation à la création française ainsi qu’à la critique. Le médiéviste autrichien Max Siller n’a-t-il pas même récemment émis l’hypothèse que La Chanson des Nibelungen se déroulait non pas en Allemagne mais dans la région de Saintes en Charente-Maritime ?
Bibliographie
Buschinger, Danielle, Olivier, Mathieu, Les Chevaliers teutoniques, Paris, Ellipses, 2007.
Gabaude, Florent, Le Berre, Aline, Schindler, Andrea (dir), Actualité du médiévalisme. La réception du Moyen Âge germanique dans la France contemporaine, Limoges, PULIM, 2020.
Herweg, Mathias, Keppler-Tasaki, Stefan, Rezeptionskulturen. Fünfhundert Jahre literarischer Mittelalterrezeption zwischen Kanon und Populärkultur, Berlin, De Gruyter, 2012.
Voir aussi : Richard Wagner.