Afrique
Le médiévalisme relatif à l’Afrique n’a pas fait l’objet d’emplois homogènes, que ce soit par les Occidentaux ou les Africains eux-mêmes comme le montrera ce développement : après un premier balayage de l’ensemble du continent, nous ferons ressortir les spécificités de régions se prêtant plus ou moins bien au regard médiévaliste, et où tant l’Antiquité que le Moyen Âge ont pu être convoqués pour éclairer ou glorifier l’histoire.
L’impossible présent africain
Dans les années 1880, les Allemands Paul Reichard et Richard Böhm, en route pour rejoindre l’officier belge Jérôme Becker dans l’ancien Katanga (sud de l’actuelle République démocratique du Congo), sont invités à la résidence du chef Rugogo, où ils boivent le pombe, boisson locale que se passent tour à tour les convives. La scène inspira plus tard ce souvenir à l’un d’eux, rapporté par Johannes Fabian : « Nous pensions être dans une taverne médiévale, en la chaleureuse compagnie de braves buveurs de bière. »
Ce n’est là que l’un des exemples d’une « Afrique médiévale » fantasmée par des Européens dont les interprétations conduisirent à élaborer des mythes scientifiques qui persistent encore de nos jours pour certains d’entre eux. L’exemple le plus fameux est celui des Touareg : leur voile (litham) ne laissant à découvert que les yeux a été considéré par des voyageurs, colons et administrateurs européens, comme un équivalent du heaume, le rituel de l’ahal comme une sorte de « cour d’amour », l’imzad ou violon monocorde comme la viole d’amour des ménestrels, le décor de leurs boucliers étant l’équivalent des écus médiévaux, etc. Malgré des réfutations en règle comme celle de l’officier militaire et écrivain Maitrot de la Motte-Capon, ces rapprochements erronés ont été souvent répétés, en particulier par le préhistorien Henri Lhote lors de sa première mission dans le Sahara en 1936, qui considérait que le monde touareg constituait « une unité isolée, une survivance de mœurs médiévales, qu’on retrouve avec étonnement au milieu du bloc africain ».
Pourtant, si des populations contemporaines ont ainsi été perçues comme des survivantes du Moyen Âge maintenant un mode de vie « médiéval » en plein monde moderne, les bâtiments réellement médiévaux d’Afrique, eux, ont régulièrement été regardés comme les vestiges d’une lointaine Antiquité rapportée à un Orient tout aussi imaginaire. Ouagadougou est ainsi décrite comme une « capitale à la mode babylonienne » par Robert Randau en 1935 ; Tombouctou caractérisée comme « un mélange de Babylone, d’Athènes, de Rome et de Carthage réunies » par René Caillié au début du xixe siècle ; la cité voisine de Kabara, surnommée « le port de Tombouctou », étant « avec des toits surmontés de terrasses, une petite Babylone » selon Meyners d’Estrey (1888). La prégnance de ces conceptions demeure telle que, malgré la multiplication des descriptions de voyageurs qui, de décennie en décennie, publient des rapports contredisant cette vision des choses, le « mythe » de Tombouctou reste longtemps indétrônable, comme si aucun voyageur n’avait su prendre en compte le témoignage de ses prédécesseurs.
De même, en Afrique australe, les ruines du Grand Zimbabwe ont longtemps été interprétées au travers d’un prisme babylonien ou oriental. Karl Mauch, réputé les avoir découvertes, s’est persuadé qu’il allait y trouver des vestiges égyptiens antiques, avant même de se rendre sur place dans les premiers jours de septembre 1871. Dans son journal, il rapporte qu’un habitant « rendu bavard par la bière » lui raconte comment des sacrifices se tenaient en un lieu voisin trente ou quarante ans auparavant, et qu’une partie des ruines étaient appelées mumba huru, « la maison de la grande dame ». Obnubilé par sa recherche d’une copie locale du temple de Salomon, il identifie cette « grande dame » à la Reine de Saba, considérant que le port médiéval de Sofala, mis pour Sofara, n’était autre qu’Ophir, et décrétant que le sacrifice qu’on lui a décrit est de type « israélite ». Son obsession est telle qu’il considère son interprétation validée par l’absence de toute épigraphie dans les ruines, car, écrit-il, « on ne lit nulle part qu’une quelconque inscription aurait été apposée sur le temple de Salomon ». Par la suite, James Theodore Bent, le premier à y fouiller en 1891, écrit avoir trouvé « en Byblos un bon parallèle aux ruines du Grand Zimbabwe », les fameuses sculptures d’oiseau découvertes sur le site ne pouvant être, selon lui, que « l’Astarté ou Vénus assyrienne ».
Longtemps donc, le présent africain a été regardé comme « médiéval » et précédé par un « Moyen Âge » lui-même vu comme une « Antiquité ». Il a fallu de nombreux travaux d’archéologues et d’historiens pour que cette mythologie romantique s’estompe, même si elle est encore parfois mise en avant de nos jours par quelques chercheurs marginaux.
L’invention d’un âge d’or
Après le moment « babylomaniaque » des européens au xixe siècle, le Moyen Âge ouestafricain est progressivement renvoyé du présent vers le passé. L’histoire de ce mouvement a été étudiée dans The Negroland Revisited, Discovery and Invention of the Sudanese Middle Ages (2020) : Pekka Masonen a proposé de voir le Moyen Âge ouestafricain (dit aussi soudanien) comme une « invention » de la science coloniale dont le processus s’achève dans les années 1910-1920. Pourtant, il faut nuancer cette idée en soulignant que les historiens-administrateurs coloniaux n’ont généralement fait qu’adhérer à une interprétation singulière du passé de la région, élaborée par les fameuses chroniques de Tombouctou composées vers le milieu du xviie siècle, qui proposent une lecture historique fondée principalement sur une trilogie impériale, Ghana-Mali-Songhay. À peine quelques siècles après la période médiévale, l’écriture du passé s’inscrit donc déjà dans le cadre d’une sorte de « médiévalisme politique », l’histoire servant avant tout des intérêts résidant dans le présent d’écriture.
L’empire du Mali (mi-xiiie - mi-xve siècles) est la vitrine de cette histoire médiévale ouest-africaine. Cela s’explique principalement par le fait qu’il a été intimement lié au roman national de la République du Mali lors de sa création en septembre 1960. Le nom de Mali avait déjà fait son retour en janvier 1959, lors de la constitution éphémère de la Fédération du Mali, qui agrégeait le Sénégal et le Soudan français et avait établi Dakar comme capitale. Dans le contexte de l’effervescence intellectuelle des années 1950, Sunjata Keita (première moitié du xiiie siècle), le fondateur semi-légendaire de l’empire du Mali, a pris une place centrale dans une rhétorique politique qui oppose peu à peu le slogan « notre ancêtre Sunjata » à « nos ancêtres les Gaulois » du colonisateur. L’histoire de Sunjata, véritable épopée issue de la littérature orale, a été choisie comme matrice du roman national qu’il était alors nécessaire de construire à la suite de la proclamation de la République du Mali. Il fallait en effet doter la nouvelle citoyenneté malienne d’un sentiment national que chacun partagerait. L’institution de la République comme lointaine héritière de l’empire a ainsi créé une filiation puissante qui a relégué au second rang les autres aventures politiques qui ont eu lieu dans les frontières actuelles du Mali.
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que la période médiévale ait tenu une place centrale constante dans la production intellectuelle malienne (culturelle, politique, médiatique) depuis les années 1960. L’un des dossiers les plus emblématiques d’un médiévalisme ouest-africain concerne la charte du Manden (ou charte de Kurugan Fuga), censément édictée par Sunjata Keita comme « Constitution » pour l’empire, sur le modèle d’une déclaration universelle des droits de l’Homme. Bien que la recherche ait démontré que cette charte est une fabrication complexe qui prend place à partir de la fin des années 1990, le projet visant sa patrimonialisation a été couronné de succès puisque l’Unesco l’a inscrite à sa liste représentative du patrimoine immatériel de l’humanité en 2009. L’écriture du roman national, dont le travail s’étoffe et se poursuit, s’appuie ainsi sur une histoire plus médiévaliste que médiéviste, c’est-à-dire sur une certaine idée d’un passé au service de logiques qui lui sont extérieures. Émergeant au départ plutôt de sphères socio-culturelles, sa validation et sa réappropriation par le politique font que l’âge d’or idéalisé que représente ce temps des grands empires médiévaux n’a pas fini d’accompagner notre présent en proie aux difficultés. La série de bandes dessinées uchroniques Jour J s’inscrit tout à fait dans ce mouvement. Les tomes 26 (2016) et 34 (2018) signés Pécaud, Duval et Farkas, campent un monde médiéval où l’Occident est ravagé par la peste et les guerres et où l’empire du Mali se distingue comme la première puissance mondiale, prospère et raffinée… une idée que l’on trouve sous la plume des historiens ouest-africains dès les années 1950.
Éthiopie, le choix de l’antiquisme
Ce phénomène de réutilisation à des fins politiques constitue un point commun avec l’Éthiopie. À la fin du xixe siècle, le roi Ménélik (1889-1913) tente de retisser les fils qui l’attachent au passé chrétien et médiéval du royaume par une politique d’exhumation des ruines en quête des vestiges des églises fondées par les souverains des xiiie-xvie siècles. Il fait ainsi resurgir dans le paysage un moment médiéval qui avait été presque systématiquement occulté, tout en se posant comme l’héritier des rois fondateurs d’églises. Mais cette démarche est finalement unique dans l’histoire de ce pays car, à contre-courant de ce mouvement, après le règne de Ménélik, l’Éthiopie contemporaine ne se réclame plus d’un Moyen Âge glorieux et idéalisé. Les figures historiques qui participent de la construction d’un sentiment national sont avant tout modernes, et font référence aux souverains qui se sont élevés contre les tentatives de colonisation européenne.
En outre, les références au passé plus lointain contournent le Moyen Âge et puisent aux mythes de l’Antiquité, si bien que l’on pourrait presque considérer que l’antiquisme en Éthiopie vient empêcher le médiévalisme. Quand les Occidentaux, à la fin du xve et au début du xvie siècle, continuent de voir dans l’Éthiopie le royaume du prêtre Jean, les Éthiopiens eux-mêmes se considèrent comme les héritiers du fils de la reine de Saba et du roi Salomon. Entre les xie et xvie siècles, les constructions historiographiques au sein du royaume d’Éthiopie puisent dans ce réservoir mythique et dans un réemploi quasiment circulaire de quelques traces laissées par le royaume antique d’Aksum. Le Kebra Nagast (« Gloire des rois »), mythe étiologique de la royauté éthiopienne, qui évoque la rencontre du roi Salomon et de la reine de Saba devient un manifeste qui se diffuse jusqu’au xxie siècle sous la forme de peintures historiées qui ornent les bâtiments officiels ou les galeries des marchands d’art.
La recherche académique n’est pas en reste. Les savants orientalistes qui s’intéressent à l’Éthiopie à partir du xviie siècle sautent le Moyen Âge pour regarder du côté des racines chrétiennes ou juives de l’Éthiopie. L’influence du mythe de Salomon et de la reine de Saba se fait sentir dans la conception de l’histoire religieuse de la région. James Bruce affirme ainsi à la fin du xviiie siècle que « toute l’Abyssinie fut convertie au judaïsme et le gouvernement de l’Église et celui de l’État furent modelés sur ce qui était alors en usage à Jérusalem ». On recense systématiquement les pratiques judaïsantes en Éthiopie, et la « découverte » des juifs d’Éthiopie (les Beta Esrael ou Falasha), vient contribuer à la quête d’une histoire des origines. Finalement, le Moyen Âge éthiopien renvoie une image quasiment décadente en comparaison d’un âge d’or antique qu’Éthiopiens comme Occidentaux cherchent à faire revivre, voire à convoquer.
Bibliographie
Fabian, Johannes, Out of our Minds. Reason and Madness in the Exploration of Central Africa, Berkeley/Los Angeles/Londres, University of California Pres, 2000.
Le Quellec, Jean-Loïc, The White Lady and Atlantis: Ophir and Great Zimbabwe. Investigation of an Archaeological Myth, Oxford, Archaeopress, 2016.
Ramos, Manuel Joao, Boavida, Isabel, Ambiguous Legitimacy: The Legend of the Queen of Sheba in Popular Ethiopian Painting, Annales d’Éthiopie, vol. 21, 2005.
Collet, Hadrien, Le Sultanat du Mali. Histoire régressive d’un empire médiéval (xxie-xive siècles), Paris, CNRS Éditions, 2022.
Voir aussi : Amour courtois, Archéologie, Chevalier et chevalerie, Orientalisme.