ANR PASSIM – Passés imaginaires
Représentations littéraires et médiatiques des périodes historiques dans les fictions populaires contemporaines
Quand la culture populaire réinvente le passé. Comprendre comment les séries, jeux vidéo, mangas ou romans contemporains façonnent notre vision du passé… c’est tout l’enjeu du projet de recherche PASSIM - Passés imaginaires.
Porté par Anne Besson (Université d’Artois, « Textes et Cultures »), ce projet vise à analyser les représentations littéraires et médiatiques des grandes périodes historiques. Dépassant le cadre du « médiévalisme » qui a déjà fait l’objet de plusieurs travaux, PASSIM élargit l’étude à trois autres ères majeures : l’Antiquité, la Modernité (xvie-xviiie siècles) et le long xixe siècle.
L’objectif final est la publication d’une série de dictionnaires illustrés des imaginaires historiques, véritables ouvrages de référence, ainsi que la tenue d’expositions et de colloques transversaux sur les mécanismes de la mémoire et du cliché historique dans la culture populaire.
Le laboratoire « Textes et Cultures » de l’université d’Artois est porteur du projet, Anne Besson pilotant l’organisation d’ensemble et les interrogations transversales, avec l’assistance d’une ingénieure de recherche, Charlotte Duranton.
Trois partenaires majeurs, les universités de Lorraine (SAMA, responsables : Justine Breton et Fabien Bièvre-Perrin, pour les Antiquités imaginaires), de Rouen Normandie (CÉRÉdI, responsable : Sandra Provini, pour la Modernité imaginaire) et de Poitiers (FoReLLIS, responsable : Jessy Neau pour le xixe siècle imaginaire) s’y adjoignent pour décrypter la persistance et les réinventions des grandes époques de l’histoire dans nos fictions actuelles.
Objectifs et hypothèses de recherche
Les images que nous nous faisons aujourd’hui des périodes historiques (leur « imaginaire », dans le sens large de système de représentations tel que l’envisage Stuart Hall par exemple, et celui plus spécifique d’imagination non réaliste) sont configurées par des fictions, narrées et/ou pratiquées.
Prétendant plus ou moins au réalisme, elles n’en relèvent pas moins d’une construction du passé. Elles ne sont pas prioritairement orientées vers la connaissance d’une vérité objective ou d’une visée d’authenticité (histoire), ni même vers une construction idéologique mythifiante (mémoire), mais servent de supports narratifs, esthétiques et dramatiques, de mondes où se projeter pour (se) raconter des histoires. Notre présent baigné de fictions se construit sur de telles images du passé, uchronies, fantasy historique et autres récits placés dans un « avant » réinventé, constamment reprises à leur tour, tant ces représentations littéraires et médiatiques, produits de notre contemporanéité, ont elles-mêmes une histoire.
Le projet PASSIM vise à identifier, décrire et interroger les imaginaires historiques associés aux grandes périodes (et cette périodisation elle-même, les porosités méritant également d’être approfondies) : quels caractéristiques, motifs, « tropes » au sens des cultures médiatiques, « réplicateurs » (Chandès) sont retenus et associés à telle ou telle époque, comment et pour en faire quoi ?
Autour du Moyen Âge constitué en paradigme de référence, il s’agira d’étudier les représentations littéraires et médiatiques de trois autres grandes périodes chronologiques, qui feront chacune l’objet des travaux d’une équipe de spécialistes : la présence dans les imaginaires contemporains des Antiquités méditerranéennes ; des xvi-xviiie siècles ; et du long xixe siècle. Nos apports prendront une double forme :
- trois dictionnaires de référence (Dictionnaire de l’Antiquité imaginaire, Dictionnaire de la Modernité imaginaire, Dictionnaire du xixe siècle imaginaire). Ces ouvrages seront largement illustrés, car il importe de rendre compte ainsi d’imaginaires visuels et médiatiques, et déclinés en une plateforme numérique ouverte et évolutive ;
- des questionnements transversaux sur les enjeux collectifs des fictionnalisations contemporaines du passé et les points théoriques saillants de leur étude.
En conformité avec les spécialités représentées au sein de l’équipe scientifique, le projet PASSIM se concentre, pour la sélection des entrées des dictionnaires et nos exemples privilégiés, sur l’étude de fictions populaires contemporaines. Les productions culturelles considérées sont de langues anglaise et française (ou reçues dans ces langues – ayant fait l’objet de traductions et de diffusions larges dans les aires culturelles concernées), afin de tenir compte de la globalisation des imaginaires, du caractère trans-national des motifs, tout en faisant du cas français le cœur du propos.
Il s’agit d’aborder des productions culturelles variées et faisant appel à divers mécanismes de représentation du passé, mais partageant une même ambition de diffusion large : l’objectif est d’observer des récits et pratiques qui se font les vecteurs d’un imaginaire aussi partagé que possible, tout en tenant compte de la nature des publics visés qui peut entraîner des variations intéressantes dans la stéréotypie – l’entreprise, comparatiste et s’appuyant sur les apports des cultural studies, veut faire ressortir du commun sans écraser les nuances et singularités.
Au-delà du Moyen Âge, période mieux connue dans ses réinvestissements, objet du « médiévalisme » désormais constitué, PASSIM vise à élargir les questionnements communs à d’autres époques, à mutualiser des travaux fréquemment séparés par la division des domaines universitaires en disciplines et en périodes historiques, à combler des lacunes dans nos connaissances, afin de produire des synthèses permettant des comparaisons problématisées :
- Comment les imaginaires du passé, dans le cadre contemporain d’une participation active des publics en ligne, reconfigurent-ils les genres littéraires et médiatiques (transfictionnalité, accumulation et fusion des répertoires) ?
- Symétriquement, comment certains genres que l’on peut dire « chrono-orientés » (largement définis par leur cadre chronologique et contribuant en retour à définir un imaginaire temporel, uchronique et alternatif dans le cas du steampunk par exemple) projettent-ils des découpages temporels inédits ? Quels sont les régimes de (trans)historicité qui s’y mettent en place ?
Antiquités méditerranéennes
Extrêmement diverses, les antiquités méditerranéennes ne cessent, depuis l’Antiquité même, d’alimenter les imaginaires, des contre-cultures aux productions les plus commerciales. La culture dite classique, gréco-romaine, a fait l’objet dans la recherche d’une attention constante à sa réception pour ce qui est antérieur au xxe siècle. En revanche, les productions de la culture populaire contemporaine sont largement ignorées par les classical reception studies, notamment en Europe. Le jeu vidéo, la publicité, les clips de musique pop ou les séries constituent pourtant des interfaces très larges entre le grand public et l’Antiquité. Le même constat peut être fait à propos de la réception de l’Égypte antique, qui dispose de son propre vocabulaire et d’un champ spécifique, l’Égyptomanie, mais ne se renouvelle que lentement. Les autres aires culturelles, telles que l’Étrurie ou la Mésopotamie, ne bénéficient quant à elles que d’un traitement partiel et ponctuel. Alors que les mécanismes sont très similaires, l’absence d’une terminologie propre à l’ensemble de la réception de l’Antiquité est en soi révélatrice du manque d’une synthèse problématisée et d’une surreprésentation de certains domaines, que le dictionnaire permettra de mettre en évidence et peut-être de compenser.
Modernités, xvie-xviiie siècles
La première modernité est la période sans doute la moins bien identifiée par les publics, la frontière entre Moyen Âge et Renaissance, par exemple, étant elle-même labile, selon que l’on se situe en Italie, en France ou en Angleterre. Le rassemblement des trois siècles se justifie par une « productivité fictionnelle » plus faible (à première vue du moins) et, pour le cas français, par la continuité de l’Ancien Régime qui en homogénéise les représentations (on pense aux fictions « de capes et d’épée » associées à une temporalité vague et syncrétique, ou encore à l’imaginaire des fêtes de cour, des bals costumés dans le Louvre des Valois à ceux de la Galerie des glaces de Versailles). Des chrononymes (Kalifa, 2020), largement transmis notamment par la culture scolaire, comme « Renaissance », « Grand siècle » ou « Siècle des Lumières », encadrent les représentations, et de grandes figures semblent chargées d’exemplifier un aspect de chaque siècle, dans un décor et des costumes particuliers (on pense, pour le xvie siècle, à Léonard de Vinci incarnant la Renaissance artistique ou Christophe Colomb les « grandes découvertes » ; pour le xviie siècle, à Louis XIV et sa cour, à Versailles, lieu lui-même très productif, de Si Versailles m’était conté à Lady Oscar ; pour le xviiie siècle, à Voltaire le philosophe, Valmont et Merteuil les libertins, ou encore à Marie-Antoinette et Robespierre figurant respectivement l’Ancien Régime et la Révolution).
Long xixe siècle
Si le néo-victorianisme est identifié à partir des années 1960 avec plusieurs romans, puis avec la bande dessinée underground, il a connu une expansion fulgurante au xxie siècle, notamment grâce aux séries télévisées (Penny Dreadful), puis aux jeux vidéo (The Order: 1886), infusant une grande partie de la culture populaire mondialisée, de l’Austenmania (Les Chroniques de Bridgerton, The Lizzie Benett Diaries, nombreux mangas) au sous-genre « Gaslamp fantasy » qui se déroule dans des univers magiques très hybrides. Les Neo Victorian Studies sont très établies dans le monde anglophone, mais ne trouvent pas d’équivalent en France. Il conviendra, pour rendre compte des nombreuses fictions revisitant le xixe siècle français (notamment la Belle Époque, le Second Empire – comme dans l’univers bédéique de Jacques Tardi) ou international (par exemple le Japon avec les films de Miyazaki, tout le néo-western télévisuel en Amérique du Nord, et les nombreux romans policiers historiques dans toute l’Europe) de proposer de dépasser la sphère anglocentrée, qui n’est elle-même pas hermétique (s’ouvrant à l’Ouest avec le « cattle punk » ou à l’Est pour le « tsarpunk ») mais aussi d’élargir l’autre empan, celui des découpages temporels (de la Régence aux années 1920…). Peut-on dès lors, au lieu du néo-victorianisme qui semble ne concerner que la deuxième moitié du xixe siècle et le monde anglophone, parler de « fictions de la dix-neuviémité » ?